France / Italie

Les multiples facettes de la nationalisation de STX Saint-Nazaire

Le 31 mai dernier, le ministre de l'Economie et des Finances Bruno Le Maire s'était rendu avec le président  Emmanuel Macron sur les chantiers de Saint-Nazaire pour rassurer les salariés.
Le 31 mai dernier, le ministre de l'Economie et des Finances Bruno Le Maire s'était rendu avec le président Emmanuel Macron sur les chantiers de Saint-Nazaire pour rassurer les salariés. REUTERS/Stephane Mahe/File Photo
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L'Etat français a annoncé jeudi 27 juillet la nationalisation temporaire de STX France, une décision rarissime qui a provoqué le mécontentement du gouvernement à Rome, après l'échec des discussions avec le groupe italien Fincantieri. Cette prise de contrôle, la première d'un groupe industriel en France depuis la vague de nationalisations du pouvoir socialiste en 1981, a pour objectif de « défendre les intérêts stratégiques de la France », assure le ministre de l'Economie Bruno Le Mairie, qui se rendra à Rome mardi prochain.

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En 1959, le photographe Marc Riboud avait immortalisé les chantiers de Saint-Nazaire. Son tirage noir et blanc où l'on voit une équipe de soudeurs avec leurs masques carrés en train de s'affairer sur des poutrelles métalliques est célèbre. Des chantiers de Saint-Nazaire, c'est là où sont nés des bateaux prestigieux, comme le Normandie, le France en 1960, et le Queen Mary 2 pour le compte de la célèbre compagnie transatlantique britannique Cunard, au début des années 2000.

Les chantiers de l'Atlantique ce sont des milliers d'emplois. Près de 2 000 permanents, mais aussi des travailleurs venus de toute l'Europe, voire même de Turquie, attirés par ces travaux titanesques. Des ouvriers employés parfois à des tâches très difficiles, comme la soudure au fond de cale, l'étanchéité, ou la peinture, dans les plus petits recoins du navire. Peu de navires de guerre ont vu le jour à Saint-Nazaire.

Le porte-avions nucléaire Charles de Gaulle est né à Brest au milieu des années 1980. En 2010, la construction d'un Bâtiment de projection et de commandement (BPC) de classe Mistral a été confiée aux ouvriers de STX dans le cadre du plan de relance, alors que l'activité de construction dans le secteur de la croisière était au plus bas. L'unité de découpe des tôles, qui fabrique en amont les pièces de base, était sur le point de fermer. Saint-Nazaire est le seul chantier français pouvant produire des coques dites « larges » destinées aux navires militaires de 20 000 tonnes et plus, mais la demande est faible pour ce type de bateaux. Aucune nouvelle commande de ce genre de bateau n'est prévue pour les années à venir pour le compte de la Marine nationale et en période de coupes budgétaires, la construction d’un second porte-avions français n’est pas à l’ordre du jour.

La course au marché des navires de croisière

En revanche, de Saint Nazaire sortent les plus gros navires de croisière du monde. Terrain de chasse des croisiéristes, la mer Méditerranée, les Caraïbes, mais aussi l'Asie, les touristes chinois et japonais étant de plus en plus nombreux à vouloir profiter des plages et des archipels du Pacifique. Ces nouveaux bateaux de croisière sont des immeubles flottants comme le Harmony of the Seas, livré en 2016 et qui navigue dans la mer des Caraïbes. Il emporte 6 000 passagers, et 2 000 membres d'équipage. Cette course au gigantisme impose des « formes » d'assemblage toujours plus grandes. L'industrie italienne ne dispose pas de bassins assez grands, compte tenu des gabarits des navires de luxe d'aujourd'hui.

Pour Fincantieri, mettre la main sur les chantiers permettrait d'assurer sa croissance dans le secteur des gros navires. La pépinière de PME qui gravitent autour de Saint-Nazaire est également, d'une grande qualité : des artisans spécialisés dans la décoration des cabines, des salles à manger, pour l'équipement des ponts, des ascenseurs, des piscines, etc. 75% de la valeur ajoutée du navire proviendrait de ces sociétés sous-traitantes. Les clients ne s'y trompent pas, le carnet de commandes des Chantiers est plein jusqu'en 2026. Cela représenterait 13 milliards d'euros, selon le site internet spécialisé Mer et Marine.

En avril dernier, les Italiens étaient en passe de gagner leur pari : obtenir 50% au capital (48% pour le constructeur Fincantieri et 6% de la part d'un fonds financier de Trieste) en proposant d'investir 100 millions d'euros, de laisser le bureau d'étude à Saint-Nazaire et de maintenir l'emploi pendant 5 ans, mais la nationalisation annoncée par Paris est venue bouleverser leurs plans.

En filigrane, la consolidation des industries navales de défense européenne

La donne a changé, avec le rachat « temporaire » des parts de STX Saint-Nazaire pour 80 millions d'euros, c'est l'Etat français qui va négocier à présent. Emmanuel Macron reprend la main. L'objectif affiché est de sauvegarder l'emploi à Saint-Nazaire, et d'éviter que l'activité parte vers l'Italie en cas de « creux de charge » dans une dizaine d'années.

Le proche partenariat entre Fincantieri et les chantiers de Shanghai en Chine inquiète aussi l'industrie française, qui redoute de voir s'envoler le savoir-faire national. Le gouvernement français pourrait proposer quelque chose de plus large à l'exécutif italien : sur les questions de sécurité en Méditerranée, sur les migrations, sur la Libye, et aussi sur la consolidation des industries de défense. Le ministre de l'Economie Bruno Le Maire se rend mardi à Rome pour avancer sur le dossier STX.

L'autre facette de l'activité de Fincantieri est le secteur militaire. Ficantieri comme Naval Group (ex-DCNS) construit des frégates, des sous-marins classiques, et des porte-hélicoptères. Alors, pourquoi ne pas renforcer la coopération avec Naval Group, pour faire émerger un géant européen dans l'industrie navale de défense, thème cher à Emmanuel Macron ? L'avenir du secteur naval de défense en Europe fait certainement partie de l'équation autour de la reprise des chantiers de Saint-Nazaire. Conclusion : si Fincantieri s’intéresse aux chantiers, même à 50% du capital, c’est peut-être un bon point de départ pour aller plus loin avec les Italiens.

Lire aussi : Nationalisation temporaire de STX France: Rome refuse de négocier au rabais

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