Prix Bayeux

Deux reporters de guerre racontent l'évolution d'une profession

Patrick Chauvel et Gwendoline Debono au prix Bayeux-Calvados-Normandie des correspondants de guerre.
Patrick Chauvel et Gwendoline Debono au prix Bayeux-Calvados-Normandie des correspondants de guerre. RFI / Aurore Lartigue

Gwendoline Debono et Patrick Chauvel ne sont pas de la même génération, mais tous deux sont reporters de guerre et ont couvert la bataille de Mossoul. De la guerre du Vietnam à l'Irak, en quoi le métier a-t-il évolué ? RFI les a rencontrés à l'occasion du prix Bayeux-Calvados-Normandie.

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Gwendoline Debono, 30 ans, est grand reporter pour Europe 1. En 2017, elle a reçu le prix Bayeux des correspondants de guerre dans la catégorie radio pour un reportage en Irak sur l'entrée dans Mossoul. Spécialiste des zones de conflits et des questions jihadistes, elle a également travaillé au Mali, en Centrafrique ou encore à Gaza.

Patrick Chauvel, 69 ans, est un photographe de guerre, réalisateur et écrivain. De la guerre du Vietnam à la bataille de Mossoul en passant par le Cambodge, le Liban ou encore le Salvador, il a couvert – et continue de couvrir – plus d'une trentaine de conflits. Après avoir fait partie de plusieurs agences comme Sygma, il travaille aujourd'hui en indépendant.

RFI : Quand vous repensez à vos débuts pendant la guerre du Vietnam et que vous comparez avec les derniers conflits que vous avez couverts, qu’est-ce qui a changé ?

Patrick Chauvel : D'un côté, c'est plus facile aujourd’hui grâce à la technique et de l’autre, plus difficile parce qu'il y a plus de monde sur le terrain. En tout cas plus de monde avant d’arriver aux premières lignes. Par exemple, pour Mossoul, il y avait énormément de journalistes à Erbil. Beaucoup moins à Mossoul-même. Encore moins sur le front.

Gwendoline Debono : J’avais l’impression que vous étiez plus nombreux à aller à l’avant quand tu as commencé.

PC : Non, à Saigon [Patrick Chauvel a couvert le Vietnam jusqu'à la chute de Saigon en 1975, NDLR], il y avait toute une bande d’espions, de vrais journalistes, de faux journalistes, d’écrivains qui tournaient autour des grands hôtels qui discutaient, qui racontaient plein d’histoires de guerre, mais sur le front il y avait dix photographes. La différence se voit plus aujourd'hui parce qu’il y en a 700 qui sont à l’arrière et toujours les mêmes vingt sur le front. Je me rappelle à Grozny [qu'il a couvert à partir de 1995, NDLR], j’étais tout seul avec la journaliste de l’AFP pendant quinze jours. A tel point que je pensais que je m’étais trompé de quartier et que ça pétait plus loin ! En fait, comme c’était Noël et le Nouvel An, la plupart des journalistes sont arrivés après.

RFI : Techniquement, c’est plus facile en revanche ?

PC : Techniquement oui. Avant il fallait qu’on trouve un passager pour envoyer les films, on ne voyait la qualité de nos photos que quatre ou cinq jours après. Il fallait porter des films, les protéger de la chaleur, du froid, de l’humidité. Et on perdait trois jours par semaine à essayer de sortir les films de l’endroit. Aujourd’hui, avec internet, c'est instantané. Donc on n’est plus sujet à la censure et on peut faire des milliers de photos. J’ai vu des gens faire en dix jours à Mossoul plus de photos que j’en ai fait en six ans au Vietnam.

RFI : Les guerres, elles, ont-elles changé ?

PC : La perception que les combattants ont de leur image a changé. Avant ils ne savaient pas ce qu’était un micro, un appareil photo. Maintenant, ils ont tous un iPhone, un appareil photo, une GoPro sur le casque. Ils se mettent eux-mêmes en scène donc ils sont parfaitement au courant de ce que leur image peut provoquer.

GD : Ils sont de leur époque en fait.

PC :  Avant il y avait une sorte de naïveté de la part des commandants par rapport à la presse. Maintenant, les belligérants voient la presse comme un ennemi ou comme un allié potentiel et ils essaient de nous diriger ou de nous empêcher. On nous prend en compte. Quelque part, c'est une preuve de réussite car cela veut dire qu’on change vraiment les choses.

RFI : Les journalistes sont-ils davantage des cibles ?

GD : Je ne sais pas si nous sommes davantage des cibles. C’est vrai qu’avec toute la période al-Qaïda en Irak, al-Qaïda au Maghreb islamique, puis après Etat islamique, la donne a changé. Il y a une impossibilité à travailler avec ces groupes donc il faut réfléchir autrement.

PC : Oui, c’est la première fois que le type en face est aussi notre ennemi à nous. Car ce sont des gens qui, s’ils nous tombent dessus, vont nous tuer pour ce qu’on est, parce qu’on est Français notamment. Ce n’est pas du tout la même histoire qu’au Salvador par exemple où on changeait de camp, on était potes avec les rebelles, moins avec l’armée, mais on pouvait couvrir les deux côtés sans problème. Mais ce n’est pas lié à l’époque, c’est lié au contexte. En ex-Yougoslavie, pour les Serbes, les journalistes étaient des cibles. C’était l’héritage communiste.

GD : Je travaille depuis seulement dix ans, mais je crois que ce qui est plus compliqué maintenant, c’est le rapport au risque. Dans les rédactions, il y a une acceptation du risque qui est infime. Je pense que cela va aussi avec une évolution de la société. Pour un média, c’est une catastrophe d’imaginer que quelqu’un puisse être blessé en couvrant une guerre. Pourtant, même si cela n’arrive pas tout le temps bien sûr, c’est quelque chose qui est possible. Cette part de risque n’est pas du tout acceptée aujourd’hui.

PC : Moi je n’ai pas ce problème car je suis indépendant. Mais par exemple, à Mossoul, des chaînes américaines comme CBS et NBC m’ont demandé de filmer des images pour eux pour cette raison-là. Ils étaient toute une délégation : le film producer, le cameraman, l’ingénieur du son, le journaliste, avec des chauffeurs-traducteurs, un médecin, un garde du corps... Et ils avaient aussi une limite à ne pas dépasser. A un moment, le type chargé de leur sécurité disait : « Stop, on ne va pas plus loin ». Par rapport à l’assurance et à tout ce que ça implique.

GD : Le problème aussi, c'est que ce rapport au risque a l'effet de réduire les temps de couverture. Bien sûr, il y a une histoire d’argent mais pas seulement. Moins de rédactions qu’avant couvrent les événements du début jusqu’à la fin. Et il est difficile de dire à une rédaction : non, on ne couvre pas Mossoul en faisant le début, le milieu, la fin. Car cela a très peu de sens de faire des « coups de news ». J’étais là au début, j’étais là à la fin, mais qu’est-ce que j’ai appris ? Qu’est-ce que j’ai compris ? Et du coup – la seule chose importante – de quoi je rends compte aux gens qui écoutent ? La bataille dure neuf mois, selon moi, il faut faire neuf mois d’allers-retours.

PC : Je crois que les journalistes d’aujourd’hui sont victimes de 50 ans de paix. C’est-à-dire que la mort est inacceptable. Moi j’étais presque la génération juste après la Seconde Guerre mondiale, donc la mort au combat n’était pas quelque chose d’inouï.

RFI : Mais les journalistes ne sont pas des combattants. Ils ne partent pas en se disant qu'ils peuvent se faire tuer, si ?

PC : Non bien sûr, mais c’est une possibilité.

GD : Et je trouve malsain de penser qu’on peut éviter tout risque. Malsain par rapport aux gens qui habitent sur place notamment. Cela voudrait dire qu’on est extérieur à tout ça.

PC : Moi je ne mets jamais de gilet pare-balles d'ailleurs car je ne trouve pas ça bien par rapport aux gens qu’on interviewe et qui n’en ont pas. En plus, c’est lourd. Le casque tout ça, je trouve ça ridicule. Avant ça n’existait pas évidemment. En plus, ça ne protège de rien du tout.

RFI : Est-ce que vous vous sentez mieux mieux formés qu’avant sur la sécurité ?

PC : Il y a deux choses que j’ai remarquées chez les jeunes journalistes : ils n’ont jamais de kit médical, donc ils sont incapables de se soigner en cas de blessure. Moi j’ai deux garrots sur moi qui sont capables d’être mis dans les secondes qui suivent. Au début je n’en avais pas. Comme lors d’une de mes premières blessures, j’ai eu la fémorale sectionnée, j’ai très vite vu que les secondes comptaient. Donc les formations c'est bien pour acquérir quelques notions de secourisme. Et aussi pour apprendre les dégâts que font chaque type de munition. Apprendre que se planquer derrière une voiture, c’est comme se planquer derrière une feuille de papier par exemple.

GD : Ce qui est important pour la sécurité aussi, c’est la culture : lire des bouquins, parler à des gens qui s’y connaissent pour savoir à qui l’on parle et de quoi l’on parle.

PC : J’ai entendu des gens dire que Mossoul avait été leur pire expérience, le reportage le plus difficile. C’était l’un des reportages les plus faciles que j’ai fait depuis vingt ans ! Les Irakiens nous laissaient passer, on pouvait aller au front sans problème. L’histoire était là, il y avait tout : les soldats nous parlaient, il y avait des civils, un décor dément. A Sarajevo, c’était dangereux parce que le front était partout et les combattants ne nous laissaient pas travailler. Voilà un reportage difficile : non seulement on n’arrive pas à faire des photos mais en plus c’est dangereux.

GD : Je trouve qu'il n'y a plus de conflit physiquement dur aujourd'hui ; en tout cas, je n'en ai jamais fait. Il y a très peu de longues marches par exemple ou de choses très difficiles. Je ne sais pas ce qui se passerait si l’on revenait à des conflits de ce type.

PC : Il y aurait encore moins de monde !

GD : Je ne sais même pas qui pourrait couvrir ça.

PC : Le dernier reportage que j’ai fait comme ça, c’était en Erythrée. On a fait 900 kilomètres à pied en 21 jours avec les rebelles. Et en revenant cela n’intéressait personne en plus, car Saigon venait de tomber. Donc nos rebelles érythréens, tout le monde s’en foutait ! Mais il y a encore des endroits comme ça : si tu veux suivreles Rohingyas [en Birmanie, NDLR], il faut partir six mois, essayer de s’infiltrer, nager à travers le fleuve, passer dans les champs de mines…

RFI : Mais vous avez intégré le fait que ce serait difficile à vendre auprès d’une rédaction.

PC : Ça n’intéresse plus. Donc il faut trouver d’autres moyens de financer ce genre de reportage. Par des organismes comme l’Unesco par exemple, qui laisse le temps de travailler avec un budget illimité. Tous les ans, je vais faire les combats au sud de la Thaïlande et je n’arrive jamais à le vendre. Mais ce n’est pas grave, je travaille pour la mémoire, pour l’Histoire, on verra.

GD : Il y a aussi une peur des rédactions de ne pas faire des choses qu’elles estiment « concernantes ». Ce qui est un cercle vicieux. Si l’on pense qu’il faut que les gens connaissent d’abord pour s’intéresser au sujet, cela veut dire qu’on ne leur apprend pas ce qu’ils ne connaissent pas.

RFI : Votre écriture radio ou photos a-t-elle évolué ?

PC : Je n’ai jamais tenu compte des besoins des journaux et des rédactions. J’essaie juste de me faire le porte-voix des gens que je vois. Mais aujourd’hui je trouve qu’il y a trop de journalistes qui parlent d’eux, surtout en télé. « Nous sommes les premiers », « Nous sommes les seuls »… Merde à la fin ! Ce qui nous intéresse, ce sont les Irakiens, pas les journalistes. Et puis ça veut dire quoi être les premiers ? Je préfère être le dernier à la limite ! On n’est pas en train de vendre des t-shirts, on ne vend pas le malheur des autres. On est là pour raconter les histoires.

Le site internet du prix Bayeux

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