France

Suicides à France Télécom: l'entreprise et ses ex-dirigeants face à la justice

Didier Lombard, ancien président de France Télécom, à son arrivée au palais de justice, le 6 mai.
Didier Lombard, ancien président de France Télécom, à son arrivée au palais de justice, le 6 mai. REUTERS/Charles Platiau
Texte par : RFI Suivre
6 mn

« L'attente de parler, de comprendre est forte. Le tribunal le sait »: dix ans après la vague de suicides à France Télécom, le procès de l'entreprise et de ses ex-dirigeants, dont son ancien patron Didier Lombard, jugés pour « harcèlement moral », s'est ouvert lundi devant le tribunal correctionnel de Paris.

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S'il fallait retenir une image de ce premier jour d'audience, ce serait celle des prévenus en file indienne, les mains dans le dos, tournés vers le tribunal, Didier Lombard devant. Les ex-dirigeants d'une des plus grandes entreprises françaises ont ainsi écouté les faits qui leur sont reprochés: la mise en place « d'une politique d'entreprise visant à déstabiliser les salariés et à créer un climat professionnel anxiogène ».

« Une qualification hors norme, inédite », a déclaré la présidente Cécile Louis-Loyant dans ses propos liminaires. Son ton était particulièrement solennel. « L'attente de parler, de comprendre est forte. Le tribunal le sait. Forte car ancienne, elle remonte à 10 ans ». La première plainte a été déposée par le syndicat SUD en 2009. La présidente a poursuivi : « Forte car douloureuse, certaines voix se sont éteintes. (...) Forte car porteuse d'avenir ».

« Le tribunal veut comprendre le fonctionnement d'une entreprise qui à l'époque, en France, comptait près de 100.000 salariés », a ajouté la magistrate, face à une salle comble. « Le tribunal veut comprendre pourquoi certains salariés se sont suicidés en laissant des mots contre leurs employeurs ».

« L'émotion va être présente, sourde ou violente »

La première journée de ce procès fleuve prévu pour durer jusqu'au 12 juillet a démarré par l'appel des prévenus: France Télécom, devenue Orange en 2013, Didier Lombard, PDG de 2005 à 2010, Louis-Pierre Wenes, ex-numéro 2 de l'entreprise, Olivier Barberot, ex-directeur des ressources humaines et quatre autre ex-responsables jugés pour « complicité de harcèlement moral ». Ce procès sera celui du harcèlement moral institutionnel, différent des cas classiques où le lien est direct entre l'auteur présumé et sa victime.

Puis le tribunal a appelé les parties civiles. Parmi elles, la veuve et les quatre enfants de Rémy Louvradoux, un fonctionnaire de France Télécom qui s'est immolé par le feu devant un site de l'entreprise, à Bordeaux en 2011. Une autre partie civile s'est avancée vers la barre en fixant droit dans les yeux ses ex-patrons. Plusieurs victimes avaient les larmes aux yeux.

« L'émotion va être présente, sourde ou violente », a prévenu la présidente. Une psychologue sera présente tout au long du procès et un bureau d'aide aux victimes a été mis en place.

« Qu'ils demandent pardon aux familles, qui sont marquées à vie »

Les juges d'instruction ont retenu lors de l'enquête les cas de trente-neuf salariés: dix-neuf se sont suicidés, douze ont tenté de le faire, et huit ont subi un épisode de dépression ou un arrêt de travail. Mais au total, 167 personnes se sont constituées parties civiles. « Ce procès n'est pas seulement le procès de suicides mais le procès d'un harcèlement moral à l'échelle d'une entreprise », a justifié l'avocate Sylvie Topaloff, alors que ses confrères de la défense demandaient l'irrecevabilité de la majorité de ces constitutions de partie civile.

Ce sont des objectifs chiffrés qui font qu'effectivement, tout le monde se sent menacé, tout le monde se dit : "Mais pourquoi pas moi ?"

Me Sylvie Topalof, avocate d'une centaine de salariés

La souffrance au travail, dont France Télécom était devenue le symbole à la fin des années 2000, sera au coeur du procès. Les dirigeants avaient mis en oeuvre un vaste programme de restructuration, avec notamment l'objectif de 22 000 départs. En 2006, dans un discours devant les cadres, Didier Lombard donnait le ton : « Je ferai les départs d'une façon ou d'une autre, par la fenêtre ou par la porte ».

« J'attends qu'ils demandent pardon aux familles, qui sont marquées à vie », a dit à des journalistes Jean Perrin, dont le frère, salarié comme lui de France Télécom, s'est suicidé.

« Pour l'entreprise, ce procès est important: il va permettre de comprendre dans quelles circonstances ces drames sont arrivés », a déclaré à des journalistes Bruno Mettling, président d'Orange Afrique et Moyen-Orient et directeur des ressources humaines du groupe en 2010. « Nous n'oublions pas », a-t-il affirmé, ému. Le procès se poursuit mardi avec la première audition des prévenus.

(Avec Afp)

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