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Art / France

Les 100 ans de Pierre Soulages, le peintre géant de l’«outrenoir»

Le peintre Pierre Soulages, ici en 2014, au musée Soulages, à Rodez, devant des peintures «outrenoires».
Le peintre Pierre Soulages, ici en 2014, au musée Soulages, à Rodez, devant des peintures «outrenoires». © Pascal Pavani / AFP

Avec lui, le regard sur le noir a changé. Pierre Soulages a élevé son « outrenoir » au rang de l’art. Depuis, ce n’est plus nous qui regardons le noir, mais c’est le noir qui nous regarde. Le peintre français le plus coté au monde fête ce mardi 24 décembre son centième anniversaire.

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Se retrouver face à lui est encore plus impressionnant que d'être devant l’une de ses toiles géantes. Pierre Soulages, au-delà du peintre mondialement célèbre, est un bonhomme de 1,90 m, toujours habillé en noir, doté d’un sourire espiègle et des yeux curieux. Les trois peintures monumentales créées cette année pour l'actuelle exposition en son honneur au musée du Louvre prouvent que même après soixante-dix ans de carrière artistique, rien ne l’empêche de continuer à peindre ses œuvres à même le sol.

Révolution ou continuité ?

Jusqu’au bout, il reste donc fidèle à lui-même et travaille ses tableaux dans son atelier noir et blanc à Sète, dans le sud de la France. Avait-il le sentiment d’avoir révolutionné la peinture ? « Certains disent que j’ai révolutionné la peinture mais, moi, je n’ai jamais pensé comme ça : révolution/continuité… Je fais ce que je crois devoir faire, ce qui me correspond pleinement. Et si cela s’oppose au reste… C’est comme ça. »

Depuis un an, Pierre Soulages avait accepté les festivités autour de son centenaire, mais il n’aime pas fêter son anniversaire. Il préfére préparer l’avenir : « Je pense toujours à ce que je vais faire demain. Et si j’ai un conseil à donner aux gens qui veulent vieillir autant que moi, c’est de toujours exercer une activité. »

L’« outrenoir »

Au cœur de son art, l’« outrenoir », qui réunit aujourd’hui plus de 1 700 peintures. « "Outrenoir", c’est un mot que j’ai inventé. On avait appelé une de mes expositions "Noir lumière". C’est juste [comme titre], mais "Noir lumière" est une définition optique. C’est de la lumière réfléchie par des états de surfaces du noir. Mais ce qui importe est ce qu’on ressent, ce qui est atteint en nous. C’est le champ mental qui n’est pas le même que celui du simple noir. J’ai choisi ce mot "outrenoir" à l’image d’outre-Manche ou outre-Rhin. Outre-Manche désigne un autre pays. Et "outrenoir" désigne aussi un autre "pays" que celui du simple noir, puisque le noir n’y est plus noir, au fond. Le noir n’est là que pour refléter, transformer, transmuter la lumière qu’il reçoit. »

Sa passion pour le noir est née très tôt, nous confiait-il lors de la grande rétrospective au Centre Pompidou, en 2009 : « J’étais un enfant timide. Je traçais avec mon pinceau que j’avais trempé dans l’encrier, ce qui décevait les adultes qui m’offraient des couleurs. Ils trouvaient ça étonnant que je préfère tremper mon pinceau dans l’encrier noir. J’étais en train de tracer des traits à encre noire quand on me disait :  "Qu’est-ce que tu fais là, mon petit Pierre ?" Je répondais alors : « "De la neige". Cela a provoqué un tel éclat de rire qu’ils se sont souvenus. »

« Je travaille avec la lumière »

Derrière l’anecdote de l’enfance se cache l’absence du père, décédé lorsqu’il avait cinq ans. Mais entre-temps apparaissait aussi le futur modèle de sa peinture : faire briller et sculpter la lumière et les autres couleurs avec l’aide du noir. Car, pour Soulages, « la matière, c’est la lumière. Je ne travaille pas avec du noir. Je travaille avec la lumière. Il n’y a rien de plus riche que la lumière. C’est beaucoup plus riche que les couleurs. Ce ne sont pas des monochromes que je fais. C’est le contraire du monochrome. »

Pour lui, la couleur noire représentait non pas une rupture, mais la continuité de l’histoire de l’art, et le refus catégorique de toute lumière : « La couleur noire, c’est la seule couleur marquée par l’absence d’autres lumières. Le blanc, c’est la réunion de toutes les lumières, mais le noir, c’est l’absence totale. Or, je m’amuse à constater qu'il y a 340 siècles, dans la grotte Chauvet, il y a 160, 180 siècles, dans la grotte Lascaux, des hommes peignaient. Ils n’ont pas arrêté de peindre avec du noir dans les endroits les plus sombres qui soient. Ils descendaient dans le noir total des grottes pour peindre avec du noir. C’est bouleversant. Alors qu’il y avait de la craie partout, une pierre blanche qui marque… »

« Vous êtes dans l’espace de la peinture »

Pierre Encrevé, décédé en février dernier, l’un des meilleurs spécialistes de l’œuvre de Pierre Soulages, définissait son travail comme une « peinture monopigmentaire à polyvalence chromatique ». Autrement dit, elle peut réfléchir toutes les lumières qu’elle reçoit. Sachant que la quantité change la qualité, ce qui explique les formats allant jusqu’à 5 mètres de large. « Gauguin disait : "Un kilo de vert est plus vert que cent grammes du même vert. Certaines fois, j’ai besoin ou j’ai envie de grandes surfaces de noir plutôt que des petites. Je n’exprime pas et je ne ressens pas la même chose avec ça. »

Mais le changement le plus radical provoqué par l’art de Soulages concerne l’espace et la relation au temps et donc aussi la position du spectateur vis-à-vis de la toile. « Il y a eu la peinture illusionniste, celle du Quattrocento, celle qui créé l’espace en profondeur. À ce moment, l’espace est derrière le mur. C’est le "trou" dans le mur. Ce que je fais, c’est l’inverse. L’espace est devant. Ce que vous regardez, ce n’est pas le noir, c’est la lumière qui vient du tableau vers vous. En conséquence, l’espace est devant. Vous qui regardez, vous êtes dans l’espace de la peinture. »

11 millions de dollars pour un Soulages

Ce qui explique aussi un autre phénomène : si l’on fait un pas de côté, on n’a plus la même toile devant soi. « Vous voyez la toile dans l’instant même du regard. Sa présence - et le mot "présence" est important dans l’art, c’est même le plus important -, sa présence se fait dans l’instant du regard. C’est aussi un rapport nouveau et différent au temps nouveau. »

Entre-temps, l’intérêt pour celui qui fêtait en 1967 sa première rétrospective au musée national d’Art moderne à Paris, ne cesse de croître. Déjà en 1986, un timbre-poste affichait une peinture de Soulages. En 1992, on lui décernait le « prix Nobel » des arts, le Praemium Imperiale, catégorie « Peinture ». Et il est le seul artiste vivant dont l'œuvre est accrochée au prestigieux musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. En 2013, une œuvre « bleue », sa Peinture 21 novembre 1959, a été vendue à 5,1 millions d’euros chez Sotheby’s à Londres. Quatre ans plus tard, une œuvre « noire » associée à un bleu lumineux, Peinture 14 Avril 1962, avait fait monter les enchères à 6,1 millions d’euros chez Sotheby’s à Paris. Et le 15 novembre 2018, Soulages réussit comme premier artiste français à dépasser la barre des dix millions de dollars (11 millions de dollars, soit 9,6 millions d’euros) lors d’une vente à New York pour sa Peinture 23 Décembre 1959.

« C’est un autre qui a fait ça »

Aujourd’hui, une centaine de musées dans le monde entier expose ses tableaux. Mais la plus grande collection de ses œuvres se trouve actuellement au musée Soulages, à Rodez. Encore de son vivant, l’artiste a légué à sa ville natale, dans l’Aveyron, plus de 500 travaux. Avec les festivités du Siècle Soulages, le musée Soulages, ouvert depuis 2014, devrait bientôt franchir le seuil d’un million de visiteurs. On y admire aussi bien les œuvres avant l’époque de l’« outrenoir » que les brous de noix des années 1940 dont le maître du noir soulignait toujours : « Tout vient de là. Je l’aime toujours, mais quand je vois ce que j’ai fait à l’époque, je sais que c’est moi. Mais, en réalité, c’est un autre qui a fait ça. C’est l’autre que j’étais. »

Quant à l’infinie variété de nuances du noir de Pierre Soulages, elle continuera de croître aussi après le centenaire de l’artiste. Le mystère autour de sa manière de penser la lumière du noir et l’espace de la peinture reste entier.

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