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ENTRETIEN

Bruno Le Maire sur RFI: «Le redressement sera long, difficile et coûteux»

Le ministre français de l'Économie, Bruno Le Maire, le 9 mars 2020 à Paris.
Le ministre français de l'Économie, Bruno Le Maire, le 9 mars 2020 à Paris. ERIC PIERMONT / AFP
Texte par : RFI Suivre
15 mn

Le ministre français de l'Économie, Bruno Le Maire, était l’invité de RFI et France 24 ce vendredi 3 avril à 8h30 (heure de Paris). Il était interviewé en direct par Christophe Boisbouvier et Roselyne Febvre.

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Roselyne Febvre (France 24) : Depuis le début de la crise, vous avez un discours churchillien. Vous dites que « Le redressement sera long, difficile et coûteux et qu’il n’y aura que des efforts à fournir ». Vous avez fait vôtre la doctrine d’Emmanuel Macron : « Sauvez l’économie quoi qu’il en coûte ». Ce qu’il faut retenir pour la France, c’est notamment 300 milliards de prêts garantis par l’État. C’est beaucoup, c’est massif. Mais est-ce que c’est suffisant ?

Bruno Le Maire : C’est une première étape en tout cas. Mais je vous confirme que nous avons décidé avec le président de la République et le Premier ministre de tout faire pour sauver notre économie et pour éviter qu’il y ait des faillites en cascade, des millions de chômeurs qui s’inscrivent à Pôle emploi, comme c’est le cas actuellement aux États-Unis, plus de 10 millions de personnes qui se sont inscrites au chômage en 15 jours. Nous, nous avons évité cette casse économique et cette casse sociale. Nous avons mis beaucoup d’argent public : 45 milliards d’euros d’aide publique sur un plan d’urgence économique, 300 milliards d’euros de prêts garantis par l’État pour justement éviter cette casse économique et sociale. Parce que nous avons pris la mesure de cette crise depuis le premier jour. J’ai fait une comparaison avec la grande récession de 1929 parce que je crois que c’est de la même ampleur : tous les pays sont touchés, tous les continents sont touchés. C’est extraordinairement brutal pour des millions d’entrepreneurs dans notre pays. Et je le redis, le redressement sera long, difficile et coûteux. Et donc, il vaut mieux éviter qu’il y ait de la casse sociale et de la casse économique, soutenir les salariés, payer le chômage partiel, soutenir les entreprises notamment en reportant les charges sociales et en reportant les charges fiscales plutôt qu’avoir à tout reconstruire demain. Je pense que c’est la politique la plus responsable et la plus sage. 

Christophe Boisbouvier (RFI) : La France manque cruellement de tests, de masques aussi. Et ces masques, elle en attend un milliard de la Chine, mais actuellement les Américains les détournent en faisant de la surenchère. Est-ce que la France doit renoncer aux masques chinois ? Est-ce que la France est condamnée à la pénurie de masques ?

Bruno Le Maire : Aujourd’hui, l’essentiel, le Premier ministre l’a clairement dit, c’est de doter le plus grand nombre de personnes possibles en masques. Et en priorité absolue, absolue, les personnels soignants, ceux qui sont au contact quotidien du virus et qui nous protègent, qui nous soignent, qui accompagnent les malades. C’est à eux que nous devons impérativement fournir des masques. Alors on les trouve en Chine. On a aussi beaucoup accéléré la production nationale, la production française. Moi, je veux saluer tous les industriels qui ont converti leur chaine de production pour produire des masques. Je pense que c’est une bonne démarche, c’est une démarche qui est responsable, qui est patriote je dirais. Et nous devons dans les semaines et dans les jours qui viennent produire le plus grand nombre de masques possibles sur le territoire national. Après il faut en tirer une conséquence de long terme, c’est la nécessité absolue de reconstruire certaines chaines de valeurs en France que ce soit sur les principes actifs de certains médicaments qui aujourd’hui sont produits en Chine, sur les masques, sur les respirateurs. Il faut que nous soyons indépendants. C’est une leçon que nous avons tirée de cette crise sociale et de cette crise sanitaire. Il faut renforcer l’indépendance économique de notre pays.

RF : Une réflexion qui est déjà en cours depuis un petit moment de votre part également. Alors le manque de solidarité…

BLM : Cela fait plusieurs mois que je défends cette idée de souveraineté économique. Et je peux vous dire que je me sens conforté dans mes convictions, dans mes positions. Il faut renforcer notre souveraineté économique nationale et notre souveraineté économique européenne. Ce que nous avons fait pour les batteries électriques il y a maintenant près de deux ans avec mon homologue allemand Peter Altmaier, il faudra le faire pour beaucoup d’autres chaines de production, notamment dans le domaine médical.

RF : « Le manque de solidarité fait courir un danger mortel à l’Union européenne », cette déclaration est signée Jacques Delors, ancien président de la Commission européenne de 1985 à 1995. Premièrement, est-ce que vous partagez cette crainte et espérez-vous que le Mécanisme européen de stabilité, qui a été créé après la crise financière de la Grèce pour aider les Etats en crise financière, sera activé parce que dans le fond, c’est sa raison d’être ?

BLM : Je partage à 100% l’analyse de Jacques Delors. Si l’Europe n’est pas fidèle à ses racines historiques, c’est-à-dire si elle ne fait pas preuve de solidarité humaine, et si elle ne fait pas passer cette solidarité humaine avant toute considération économique ou financière, elle ne s’en relèvera pas, tout simplement parce que le projet politique européen perdra son sens. Les millions de citoyens européens, notamment en Italie et en Espagne, diront : à quoi ça sert de continuer une construction politique qui n’est même pas capable d’avoir un minimum d’empathie et de solidarité à l’égard des peuples qui souffrent. Donc, je partage à 100% cette analyse de Jacques Delors et c’est pour cela que je me bats tous les jours, avec le président de la République, pour que cette solidarité prenne une forme très concrète. Il y a des bonnes décisions qui ont commencé à être prises. Elles ont été prises tardivement, mais elles ont été prises par l’Europe pour soutenir notre économie. Maintenant, nous sommes à la croisée des chemins : soit nous continuons et nous montrons notre solidarité de manière très concrète vis-à-vis de tous les pays qui sont touchés par le virus ; soit nous revenons à nos égoïsmes nationaux et l’Europe ne s’en relèvera pas, l’Europe mourra et la zone euro disparaitra. C’est pour cela que mardi prochain, nous avons un rendez-vous très important, c’est la réunion des ministres des Finances de la zone euro. Il faut qu’il y ait des décisions mardi prochain, pas des palabres, des décisions de soutien aux économies de la zone euro. Décision d’activation du Mécanisme européen de stabilité, on a créé ce mécanisme pour faire face à la crise et il y a une crise majeure comme  nous n’en avons pas connue depuis 2008, donc il faut utiliser ce Mécanisme européen de stabilité, sinon à quoi ça sert d’avoir créé ce mécanisme. Utilisation en deuxième lieu de la Banque européenne d’investissement : elle a des crédits, elle a de l’argent, il est temps de l’utiliser pour aider les pays qui ont besoin d’investir dans leurs hôpitaux, dans leur matériel médical, dans la réponse à la crise. Troisième lieu, le mécanisme de soutien au chômage partiel : on a tous dépensé beaucoup d’argent pour le chômage partiel. La présidente de la Commission européenne vient de proposer de financer ces mécanismes de chômage partiel, je pense que c’est une excellente idée. Puis il y a une quatrième proposition, celle qui fait le plus débat aujourd’hui, c’est de créer, nous l’avons proposé hier, un fonds qui soit un fonds de réponse aux conséquences de la crise économique, qui pourrait être financé soit par des dotations des pays, soit par une taxation de solidarité spécifique, et qui nous permettrait sur le long terme d’avoir l’argent disponible pour reconstruire notre économie et relancer l’économie européenne. Et j’espère que cette solidarité entre les Etats membres de l’Union européenne, à travers ce fonds de réponse à la crise économique, trouvera un écho dès mardi prochain.

RF : Alors, si tout est mis à bout, et si tout est activé comme vous venez de le dire, on sait que même avec le Mécanisme européen de stabilité (MES), ce ne sera peut-être pas suffisant ? Ou l’idée d’émettre des coronabonds, c’est-à-dire d’emprunter sous forme d’obligations…

BLM : Vous avez tout à fait raison. Le Mécanisme européen de stabilité, pour donner des ordres de grandeur : si nous le développons à la mesure que nous avons proposé, c’est 240 milliards d’euros…

RF : Donc, la moitié...

BLM : …qui sont mis à la disposition des 19 Etats membres de la zone euro.

RF : Parce que c’est 410 milliards normalement ?

BLM : C’est déjà une somme qui est importante.

RF : Donc, vous prendriez la moitié puisque…

BLM : On peut débloquer 240 milliards. Ces 240 milliards c’est déjà une somme très importante. Et après chaque Etat aurait le droit de tirer en fonction de ses besoins. Mais cela ne suffira pas sur le long terme. Il faut plus et il faut, de ce point de vue-là, mettre en commun effectivement de la dette entre les Etats membres de la zone euro, c’est ce que nous proposons à travers ce fonds. Il vaut mieux faire de la dette aujourd’hui avec les taux d’intérêt qui sont faibles et avoir des moyens financiers à disposition plutôt que de laisser notre économie s’effondrer. C’est ce que nous proposons avec ce fonds de réponse à la crise du coronavirus qui serait financé par de la dette, remboursé comme je l’ai dit soit par une taxe de solidarité, soit par des contributions nationales, et qui, je ne veux pas donner des montants sur ce fonds, il est encore trop tôt pour le dire, mais ça nous permettrait d’avoir sur plusieurs années, nous avons proposé que ce soit un fonds de 5 à 10 ans sur plusieurs années, tous les États de l’Union européenne auraient les moyens nécessaires pour relancer leur économie, parce que croyez-moi, la relance de l’économie, en France comme en Europe, sera coûteuse et difficile.

RF : Si les Allemands font cette relance, d’ailleurs.

CB : Il y a très peu de pays du Sud dotés de moyens médicaux pour faire face à ce terrible coronavirus, notamment des respirateurs, des postes de réanimation. Pour aider ces pays du Sud, c’était sur RFI et France 24 il y a une semaine, Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, a proposé un plan d’urgence de trois mille milliards de dollars. Vous parlez vous-mêmes de ces « égoïsmes » nationaux. Chacun voit midi à sa porte. On le voit bien avec les masques, avec la bataille entre Chinois, Américains et Français. Est-ce que franchement aujourd’hui, vous voyez les pays du Nord accepter de débourser cette immense somme de 3 000 milliards de dollars et de quelle façon ?

BLM : Je ne sais pas si ce sera 3 000 milliards de dollars. Ce que je sais et ce dont je suis convaincu, c’est qu’il y a une seule Union européenne. Il n’y a pas des pays du Nord et des pays du Sud, des pays de l’Est et des pays de l’Ouest. Chacun a sa géographie, chacun à sa mémoire historique, mais il y a une seule construction politique. Et dans des temps de crise, on doit se rassembler, être capables de  faire preuve de solidarité, mettre en commun effectivement une partie de notre dette, spécifiquement pour financer la réponse à la crise et financer les moyens de santé dont vous avez parlés, sinon ce n’est pas la peine de faire la construction européenne. Ça ne sert à rien. Sinon une partie des Français et des Espagnols vont nous dire, ça ne sert à rien…

CB : On s’est mal compris. La question portait sur les pays du Sud, notamment sur les pays africains et sur la proposition de Guterres de débourser 3 000 milliards de dollars pour les pays du Sud, un plan d’urgence…

BLM : Sur les pays africains, vous voyez que c’est aussi la même logique. Moi, je suis très inquiet, je l’ai dit il y a deux jours, de la violence dont cette crise va frapper les pays les moins développés, et en particulier les pays africains. Et dans le cadre du G20, j’ai appelé à une solidarité totale. J’ai demandé, comme l’a souhaité le président de la République, que nous utilisions déjà les ressources du Fonds monétaire international en émettant des droits de tirage spéciaux à hauteur de 500 milliards de dollars. J’ai demandé à ce qu’il y ait un moratoire sur la dette de ces pays. Nous sommes prêts en France à piloter cette question du  moratoire de la dette des pays en développement. Tous les pays africains aujourd’hui doivent pouvoir bénéficier, quand ils sont dans une situation difficile, de ce moratoire qui pourrait être décidé dans le cadre du Club de Paris, sous l’impulsion de la France. C’est une proposition très concrète que nous faisons pour aider ces Etats. Moi, je partage l’inquiétude du secrétaire général des Nations unies sur l’impact qu’aura cette crise sur les pays africains. Donc, là aussi, nous devons faire preuve de solidarité. Nous devons montrer que nous sommes prêts à leur tendre la main, à apporter des solutions, à alléger leurs contraintes financières. Beaucoup de ces États africains, on a beaucoup parlé de la crise pétrolière et de l’effondrement du prix du pétrole, sont exportateurs de pétrole. Donc, ils voient leurs revenus qui parfois peuvent constituer 30, 40, voire 50% de leur richesse nationale, s’effondrer parce que les prix du pétrole s’effondrent. Il faudra bien les soutenir également. Donc, je partage aussi cet appel à la solidarité du secrétaire général des Nations unies.

RF : Emmanuel Macron voulait être celui qui réformerait la France. Aujourd’hui, on lui demande d’être le protecteur, de protéger le Français, d’être protecteur plus que réformateur. Avec la reprise en main de l‘économie par la puissance publique, en clair, est-ce qu’on ne revient pas à une politique de gauche, vous qui venait de la droite ?

BLM : Je crois que plus que jamais, ces concepts de gauche, de droite, sont dépassés…

RF : De colbertisme, on va dire…

BLM : Quand il y a une crise, le rôle de l’État, le rôle du ministre de l’Économie et des Finances, je vous le confirme, c’est de protéger les Français. Et j’assume totalement ce rôle de protection, de protéger les salariés en disant que plutôt d’être au chômage, nous allons payer vos salaires. Oui, ça coûte très cher. Ça coûtera sans doute plus de 11 milliards d’euros. Et bien, nous paierons ces salaires qui garantiront le chômage partiel parce qu’on préfère cela plutôt que d’avoir des millions de Français qui s’inscrivent au chômage avec toute la perte de compétence, toute la perte humaine que cela représente. Nous préférons apporter des prêts garantis par l’État à des entreprises plutôt que de les voir disparaitre. Nous préférons…

RF : Donc, c’est le retour de la puissance de l’Etat ?

BLM : Mettre en place un fonds de solidarité pour les commerçants, les artisans... La puissance de l’État n’a jamais disparu. Mais elle doit s’exercer au bon moment. Et aujourd’hui, elle doit s’exercer à plein parce que, précisément, nous voulons protéger notre économie, protéger nos salariés, protéger nos petits entrepreneurs et éviter un effondrement économique et social de notre pays. L’État a toujours été au cœur de la nation française. Et il l’est plus que jamais aujourd’hui, parce que nous sommes en période de crise.

CB : Pour les entreprises, vous avez décidé de reporter les charges du mois de mars. Allez-vous le faire pour le mois d’avril, pour le mois de mai ? Quelles entreprises allez-vous nationaliser ? Dans quel secteur et pour combien de temps ?

BLM : Nous ferons les reports de charges sociales et fiscales tant que durera la crise sanitaire. On ne va pas interrompre le report de charges sociales et fiscales par exemple pour un restaurant qui a fermé en mars, si en avril il ne peut toujours pas ouvrir. Donc, dans notre politique, il y a une volonté de protéger le plus possible. Il y a aussi un souci de cohérence, de continuité. On ne va pas interrompre un dispositif alors que l’économie n’aura pas redémarré. Je pense que ce serait tout à fait absurde. S’agissant des nationalisations de soutien de l’État à certaines entreprises, j’ai transmis au président de la République il y a quelques jours une liste des entreprises qui sont aujourd’hui les plus fragilisées sur les marchés par la situation actuelle. Cela peut aller de l’industrie automobile jusqu’au transport aérien, en passant par d’autres secteurs. Je lui ai également proposé un certain nombre d’options qui peuvent passer par de la prise de participation, de la recapitalisation ou de la nationalisation. Mais je veux être très clair sur la nationalisation : il ne s’agit pas d’avoir tout d’un coup l’Etat qui se met à gérer toute l’économie, je n’ai jamais cru à l’économie administrée. Il s’agit simplement d’avoir l’État qui protège, pour une durée limitée, des entreprises en prenant une participation ou éventuellement en faisant une nationalisation temporaire, je dis bien temporaire parce que l’État, je n’y ai jamais cru, n’a pas vocation à diriger des entreprises du secteur commercial à la place des entrepreneurs. En revanche, c’est sa responsabilité de protéger des actifs stratégiques, c’est sa responsabilité de protéger des fleurons industriels pour éviter qu’ils soient déstabilisés par cette crise.

CB : Zéro chômeur cette année ?

BLM : Non, je ne prendrai pas cet engagement-là. Je pense que ce serait irresponsable. Et je ne peux pas vous dire d’un côté que la crise sera longue et durable, et vous dire de l’autre qu’il y aura zéro chômeur à la fin de l’année. Je pense que cela ne serait pas crédible. J’ai toujours eu un langage de vérité depuis le début de cette crise. Donc, je ne prendrai pas cet engagement. Le seul engagement que je prendrai, c’est que nous allons nous battre avec tous les membres du gouvernement qui travaillent sur ce sujet-là, en particulier Muriel Pénicaud [ministre du Travail] pour protéger le plus possible l’emploi et les salariés.

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