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Eclairage

Marins du monde, ils ont fait sonner les sirènes et appellent la relève

Le «White Shark», l'un des 502 navires de la CMA-CGM, le groupe français basé à Marseille, entre dans le port de Miami, le 16 mai 2019.
Le «White Shark», l'un des 502 navires de la CMA-CGM, le groupe français basé à Marseille, entre dans le port de Miami, le 16 mai 2019. JOE RAEDLE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA via AFP

C'est une fête du Travail un peu particulière pour quelque 150 000 marins du monde bloqués à leur bord, en attente d'une relève qui tarde à venir. À l'instar de ces marins français contraints de prolonger leurs missions au large de l'Afrique. Pour Jean-Emmanuel Sauvée, qui représente la filière de l'armement dans l'Hexagone, la situation « commence à devenir critique ».

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« TTTTÔÔÔÔTT ». Du frêle esquif au mastodonte, de Saint-Malo à Java, de Shangaï à Durban, les millions de vaisseaux qui sillonnent la planète ont fait retentir leurs sirènes sur les coups de midi. Les marins ne veulent pas être les grands oubliés de la pandémie et ils le font savoir, bruyamment. Sans eux, disent-ils, le commerce, la consommation et l'alimentation des Terriens est tout bonnement impossible. Et pour cause : 90% des marchandises sont transportées par voie maritime. De la télévision écran plat... aux respirateurs artificiels, en passant par les thermomètres ou les masques, mais aussi les denrées alimentaires, le pétrole et les matières premières.

Faire retentir les cornes de brume est donc « l'occasion de rendre hommage au 1,6 million de travailleurs de la mer qui oeuvrent à maintenir la chaîne d'approvisionnement mondiale », clame dans un communiqué paru le 30 avril la Chambre internationale maritime (ICS), à l'iniative de l'opération #HeroesAtSeaShoutout (Le hurlement des héros de la mer).

« Vers les docks [...], ils arrivent le ventre alourdi de fruits, les bateaux », chantait feu Charles Aznavour : si la consommation et le commerce mondial a brutalement marqué le pas en ce début d'année, le chargement et débarquement se poursuivent, malgré la pression mise sur les ports, malgré les conditions sanitaires drastiques. Les routes restent très densément fréquentées par les vraquiers, porte-conteneurs et autres navires de câblage sous-marins, essentiels pour l'acheminement de 99% données numériques du globe (revoir notre webdocumentaire Un océan de câbles). Comme le montre cette carte du trafic maritime en temps réel.

Des routes maritimes densément peuplées : 90% des marchandises mondiales sont transportées par bateaux.
Des routes maritimes densément peuplées : 90% des marchandises mondiales sont transportées par bateaux. MarineTraffic

« Piégés en mer »

Si les bateaux continuent de cingler avec leurs cargaisons, et si « les gens de mer » ne peuvent pas débarquer, cela signifie qu'ils continuent à travailler. Or, un équipage n'a pas vocation à errer ad vitam aeternam sur les mers et aspire à se reposer, à retrouver les foyers, tôt ou tard - les voyages durent de quelques semaines à onze mois maximum, selon la Convention du travail maritime de l'OIT.

Ainsi, à l'heure actuelle, 150 000 d'entre eux dans le monde pourraient prétendre à être relevés, affirme l'ICS. Soit 50% de plus que depuis leur dernière estimation, fin mars. Au lieu de cela, les contrats sont prolongés,   mettant en danger la sécurité et la santé mentale des marins. Cette incapacité à assurer les rotations à bord des bateaux fait aussi courir un vrai risque de ne pouvoir livrer des cargaisons vitales à un moment où les pays en ont le plus besoin », alerte encore l'organisation internationale.

Pour l’association européenne des armateurs (Ecsa), ces marins sont « piégés en mer ». Car comment un navigant qui relie l'Amérique au Sud-Est asiatique peut-il retourner chez lui, alors que de nombreux ports sont interdits au débarquement de personnes, que les frontières sont fermées, que les avions sont cloués au sol et que sa relève est de toute façon confinée chez elle ? « La situation est extrêmement complexe et devient critique », s'exclame Jean-Emmanuel Sauvée, qui a pris les rênes des Armateurs de France en pleine tempête (lire encadré). « Un équipage français a mis quatre jours à rentrer à Bordeaux depuis le golfe Persique. Des cas comme ça, c'est tous les jours, partout  ». Selon lui, environ 5 000 marins français « sont impactés par ces problèmes de relève ».

Une situation plus dure pour les contractuels étrangers

Illustration avec les quelque 300 marins français que la compagnie française Bourbon Offshore Surf, spécialisée dans le service logistique aux plateformes pétrolières, déploie en Afrique. Parmi eux, un certain nombre est affecté au large Gabon, de l'Angola et du Congo-Brazzaville et attend d'être relayé. L'armateur, contacté ce vendredi par RFI, confirme que plusieurs « sont coincés et ont dépassé leur contrat », ajoutant : « Pas plus en Afrique qu'ailleurs, et pas plus chez nous que chez d'autres. Mais ils le comprennent plutôt bien. On a commencé à effectuer des relèves il y a quinze jours et trois autres sont programmées », fait savoir l'entreprise, qui « travaille d'arrache-pied avec les gouvernements et nos clients » pour débloquer la situation.

Chez Bourbon, les 2 000 marins naviguent deux mois maximum, quel que soit l'échelon. Un salarié de la société, qui devait rentrer fin mars, a confié ses difficultés à l'AFP : « éloignement familial, fatigue cumulée, risque élevé de contracter la maladie, pas de date de retour... ». Mais - et ce n'est pas propre à cette compagnie maritime - c'est souvent plus pénible pour les travailleurs d'autres nationalités, russes, philippins ou chinois. « Quand on arrive à quatre mois, c'est dur, surtout mentalement, confie le commandant de l'Argonaute, Bertrand Le Moenner, qui rentre tout juste de sa mission entamée le 4 mars. On pense à plein de choses : comment ça se passe à la maison ? Pour ceux qui naviguent en France, ce n'est pas super dramatique. Pour les Polonais, les Africains, les étrangers c'est moins facile. » En effet, pour ne rien arranger, ceux-ci sont généralement rémunérés à la mission, comme freelance. Autrement dit, si la relève ne se fait pas pour leurs collègues à bord, eux ne sont pas embauchés.

« Une coordination internationale » pour des « travailleurs essentiels »

« Force est de constater que les relèves sont extrêmement compliquées, reprend Jean-Emmanuel Sauvée. Il faut absolument que les navires marchands continuent à tourner. Mais plus les marins restent en mer, plus ils fatiguent, et la fatigue peut jouer sur la sécurité. Un, deux, trois mois de plus sur votre bateau, loin de votre famille, imaginez l'état d'esprit ! Certes ce sont des professionnels, mais là c'est autre chose. C'est le piège involontaire de ce virus invisible qui fait énormément de dégâts. Il faut donc que les marins soient considérés comme du personnel prioritaire, il doit absolument rentrer chez lui. Nous devons avoir de nouveaux équipages, frais et reposés, qui puissent embarquer sur des navires avec un niveau de sécurité optimal. »

Un appel qui fait écho à celui secrétaire général de l’Organisation maritime internationale (OMI), Kitack Lim, qui a demandé aux 174 États membres de reconnaître les marins comme des « travailleurs essentiels » et à « lever pour eux les restrictions nationales aux déplacements afin qu'ils puissent rejoindre leurs familles à la fin de leur contrat ».

À la suite de l'OMI, Armateurs de France sonne donc à son tour les cornes de brume : « Quand un marin roumain doit rentrer à Constanta, c'est quasi impossible en ce moment, le pays est fermé. Il faut de toute urgence une coordination internationale pour mettre en place la relève des équipages », conclut Jean-Emmanuel Sauvée.


♦ Trois questions à... Jean-Emmanuel Sauvée,
président des Armateurs de France

Le cofondateur de la Compagnie du Ponant a été élu le 7 avril dernier à la tête de cette organisation qui fédère les entreprises des services et des transports maritimes.

Quel sens donnez-vous à cette opération de cornes de brume ?

Il y a 2 600 ans, Platon disait qu'il y avait trois types de personnes sur terre : les morts, les vivants et ceux qui allaient sur la mer. On pourrait assimiler ceux qui allaient sur la mer à l'époque à ceux qui vont dans l'espace aujourd'hui. Des hommes courageux, aventureux, avec de grandes valeurs de découvertes, de prise de risques. Le million de marins présent sur les 50 000 navires en mer ont gardé ces valeurs en eux. Cet appel salue leur engagement.

Le dévouement et le travail du personnel médical, en première ligne, sont exceptionnels. Mais derrière, il y a ceux qui font en sorte que ce travail puisse fonctionner : les marchandises doivent être acheminées pour alimenter les populations. Sans oublier internet qui fonctionne pour l'essentiel via les câbles sous-marins, qu'il faut entretenir, avec des navires équipés, c'est d'ailleurs une spécialité française. Bref, tout se passe en mer, c'est la vie de l'économie mondiale. Elle est fortement ralentie, mais il ne faudrait surtout pas qu'elle s'arrête, ce serait un drame.

Les armateurs français, c'est 1 200 navires dispersés dans le monde, entre ceux sous pavillon français et ceux que nous contrôlons. Nous leur avons demandé d'activer leurs cornes de brume, pour saluer l'engagement des marins et afin qu'eux aussi aient la possibilité de saluer, à distance, leurs familles pour lesquelles ils s'inquiètent, comme tout le monde.

La crise fait-elle peser des risques sociaux pour la filière ?

Aujourd'hui, il n'y a rien qui irait dans ce sens. Nos meilleurs médecins ont du mal à imaginer ce qu'il peut se passer dans quinze jours, dans un mois, dans deux mois, nos gouverrnants également. Il faut donc être très modeste, ce serait très hasardeux de faire des prévisions. Ce n'est la volonté de personne. Nous souhaitons retrouver au plus tôt une activité économique normale, même si elle sera un peu dégradée. C'est sûr qu'il y a des secteurs extrêmement volatils, comme le vrac sec pour le transport le minerai, le soja, qui vont peut-être subir des surcapacités par rapport aux besoins de transports dans le monde. Cela va jouer sur les modèles économiques de certains armements. La vigilance est donc grande car le danger est certain. Selon les secteurs, cela varie entre 10 et 50% de baisse d'activités, mais jusqu'à 95% dans le cas des compagnies de croisière, de transports de personnes. En France, chaque année, on transporte 40 millions de personnes par bateau : 27,5 millions de touristes littoraux, 3 millions sur les plateformes pétrolières dans le monde, une autre spécialité française. 

Dans Le Figaro, Rodolphe Saadé, PDG de la CMA-CGM, 4e armateur mondial, se dit en faveur d'un « commerce mondial plus équilibré ». Est-ce aussi votre point de vue?

Oui, je le rejoins absolument sur cette ambition, qui nous dépasse car tous les pays du monde sont concernés. Après la crise sanitaire se posera la question du fonctionnement de l'économie mondiale. Son modèle mériterait d'être repensé, comme relocaliser et régionaliser certaines activités, où l'on aura encore plus besoin de maritime, y compris sous des aspects environnementaux. Cela ne veut pas dire pour autant qu'on va se replier sur nous-mêmes. Mais on voit bien les problèmes que pose cette mondialisation à outrance, des dépendances un peu trop fortes. En tout cas les armateurs seront volontaires pour y participer puisque l'économie et les civilisations se sont développés grâce aux marins.

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