La situation des cinémas français vire au film catastrophe

Le célèbre cinéma Odéon à Paris fermé pendant la crise du coronavirus.
Le célèbre cinéma Odéon à Paris fermé pendant la crise du coronavirus. STR / AFP

Fréquentation en berne, situation économique désastreuse et sorties de films repoussées… Un peu plus d’un mois après la réouverture des salles, le secteur du cinéma français s’apprête à passer un été difficile, voire meurtrier.

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« Quelle entreprise peut vivre en ne faisant que 30% de son chiffre d’affaires ? », lance Richard Patry, directeur de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF). Au total, 90% des salles de cinéma ont rouvert, mais l’affluence est loin d’être au rendez-vous. C’est un cercle vicieux qui se joue dans les salles obscures. Comme le public n’est pas là, les distributeurs préfèrent repousser la sortie de leurs films. Conséquence : le public ne vient pas plus, vu qu’il n’est pas attiré par la nouveauté. Le tout, accompagné bien sûr du spectre de l’épidémie de Covid-19 qui reste toujours présent dans certains esprits.

« C’est une véritable hémorragie de films, notamment de films américains », se désole Richard Patry. Le studio Disney vient d’annoncer que les sorties de films à gros budget comme Mulan, Star Wars ou Avatar allaient être décalées. Pas de nouvelle date annoncée pour le film Mulan, initialement prévu 21 août. Star Wars et Avatar, qui devaient sortir plus tard dans l’année voient leur parution reportée d’un an. Début avril, Disney avait déjà décidé de repousser la sortie d’une dizaine de films Marvel et autres grosses productions, dont Black Widow, avec Scarlett Johansson dans le rôle-titre, qui sortira finalement en novembre. « Le film Tenet de Christopher Nolan est notre dernier espoir. Il est pour l’instant toujours prévu pour fin août », explique Richard Patry. Le programme de l’été 2020 était pourtant alléchant : Mulan, Pinocchio et Kaamelott auraient dû faire le bonheur des petits et des grands en juillet, suivis de Wonder Woman 1984, Tenet, de Christopher Nolan et The French Dispatch de Wes Anderson en août.

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« On savait que ça serait difficile mais on a l’objectif de sortir de nouveaux films dans des conditions de sécurité sanitaire optimales. Or, il n’y a quelques distributeurs français qui ont joué le jeu, comme Gaumont avec Tout simplement noir ou encore SND avec Divorce Club », regrette le président de la FNCF. « Les distributeurs nous disent : on revient plus tard. Mais si, entre temps, toutes les salles ont fermé, c’est toute la filière qui va s’effondrer », se désole-t-il.

Retour en salle des cinéphiles

« Je suis allée au cinéma le soir même de la réouverture, raconte Marion, 24 ans. J’étais en Normandie, chez mes parents, et je les ai traînés au petit cinéma d’art et d’essai de Caen. Je voulais que notre argent aille à une petite salle. » Richard Patry tient à le souligner : c’est la profession entière qui est sinistrée, du petit cinéma de quartier au grand multiplex qui ne peut plus projeter de film américain. Marion, en tous cas a vu L’ombre de Staline, qu’elle a beaucoup aimé et elle a retrouvé le plaisir de la salle de cinéma avec beaucoup de joie : « Ça m’avait beaucoup manqué, ce confinement, c’était un peu une cure de désintox ».  Même son de cloche chez Valentin, son copain. Lui s’est rendu seul au cinéma le soir de la réouverture, le 22 juin : « J’y suis allé juste parce que j’avais très envie. Je n’étais même pas spécialement attiré par la programmation, j’ai pris ce qui venait : Radioactive, le nouveau film de Marjane Satrapi. J’ai trouvé ça bof mais j’étais juste super content d’y retourner », raconte-t-il.

Depuis, ils y sont retournés ensemble plusieurs fois, pour voir Tout simplement noir et Eté 85. À chaque fois le constat est le même : « On est très peu nombreux dans la salle, donc pour la distanciation sociale ce n’est vraiment pas compliqué. Et puis les gens sont vraiment très respectueux : tous les spectateurs portent le masque quand ils se déplacent et ne l’enlèvent qu’une fois assis ».

Richard Patry insiste sur le fait que le protocole sanitaire est strictement appliqué dans les cinémas. « Je comprends que certaines personnes aient encore peur, mais ce n’est pas plus dangereux que d’aller au restaurant ou au supermarché », estime-t-il.

« On réinvente entièrement la fréquentation »

Un argument qui ne suffit pas à convaincre Sandrine. La jeune femme a pris la décision de résilier son abonnement chez Gaumont, de 16 euros par mois, qu’elle a pris il y a un peu plus d’un an. « Je n’ai pas du tout envie de m’enfermer pendant deux heures dans une salle à regarder un film avec des gens que je ne connais pas », expose-t-elle. « Il est autorisé d’enlever son masque pendant le film, une fois assis. Si quelqu’un de malade tousse, ça reste dans l’air, il n’y a pas de courant d’air », détaille Sandrine, qui préfère se priver de cinéma que risquer de mettre ses proches, à risque, en danger.

Tanguy, 23 ans, originaire du sud de la France, partage le même avis : « Je n’y suis pas retourné parce que je suis un peu inquiet niveau santé. Maintenant, les masques sont obligatoires dans les lieux publics fermés mais toujours pas au cinéma, je trouve ça un peu absurde. En plus, c’est climatisé, ça rend le port du masque supportable. » Outre ses inquiétudes sur la santé, Tanguy n’est pas très emballé par la programmation actuelle. Aller au cinéma lui manque, lui qui avait l’habitude de s’y rendre 3 à 4 fois par mois avant le confinement. « Je pense que j’irais si le masque était obligatoire y compris pendant la séance ou si un bon film sortait, un film qui vaudrait le coup de prendre un risque », explique Tanguy.

« Entre le 22 juin et le 22 juillet, on a fait 4 millions et demi d’entrées, contre 13 millions habituellement. Ça fait 30% par rapport à la même période l’année dernière », détaille Richard Patry. « On réinvente entièrement la fréquentation. Tout simplement noir fait encore beaucoup d’entrées, chaque semaine. En temps normal ça décroit au fur et mesure. La Bonne épouse, qui était sorti avant le confinement et qu’on a remis à l’affiche continue de faire pas mal d’entrées. Ce sera pareil pour Eté 85… On fait durer nos films beaucoup plus longtemps. » Tout simplement noir est en tête du box office français, avec plus de 255 00 entrées la première semaine selon Allociné.

À écouterL’équipe du film Tout simplement noir 

Dans le cinéma indépendant dans lequel il travaille, dans le 10e arrondissement de Paris, Lucas constate effectivement qu’il y a moins de monde que d’habitude : « Les gens qui ne vont au cinéma que de temps en temps n’avaient pas forcément envie de s’enfermer dans une salle à la sortie du confinement. Donc nous on retrouve surtout des cinéphiles, des habitués avec des cartes d’abonnements. » Lucas reste optimiste face à la situation : « Les gens reviennent aussi quand on rediffuse des classiques. Par exemple, cet été, on passe des films de Paul Verhoeven et les gens sont là, c’est rassurant. »

Pour arriver à tenir, la Fédération nationale des cinémas français en appelle au gouvernement : « On ne va pas pouvoir tenir comme ça encore plusieurs mois. Normalement, le cinéma se finance tout seul mais là on a besoin de 300 millions d’euros pour se maintenir », alerte Richard Patry. Pour le président de la Fédération, si les salles de cinéma devaient fermer à nouveau à cause de l’épidémie, nombre d’entre elles pourraient ne jamais rouvrir. « Le cinéma, c’est un créateur de lien social, ça a un véritable rôle citoyen dans les territoires… Si c’est ça le monde d’après, un monde sans cinéma, ce n’est pas réjouissant »,  conclut Richard Patry.

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