Territoires disputés

Les îles Éparses, des confettis au cœur du contentieux franco-malgache

Juan de Nova, l'une des cinq îles Éparses.
Juan de Nova, l'une des cinq îles Éparses. AFP PHOTO / SOPHIE LAUTIER

Madagascar revendique la souveraineté sur ces îles dispersées dans l’océan Indien et administrées par la France. Des discussions sont ouvertes depuis un an pour tenter de régler ce dossier sensible sur fond d’enjeux stratégiques.

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Pour les apercevoir, il faut zoomer encore et encore jusqu’à se perdre dans le bleu turquoise de l’océan Indien, quelque part entre Madagascar et les côtes de l’Afrique australe. Zoomer, et dézoomer, car plusieurs centaines de kilomètres séparent les – bien nommées – îles Éparses les unes des autres.

RFI

À l’entrée nord du canal du Mozambique, on trouve d’abord l’archipel des Glorieuses, à quelque 200 kilomètres de la Grande Île ; puis en allant vers le sud, Juan de Nova, la plus près de la côte malgache ; vient ensuite le cercle presque parfait que forme l’atoll Bassas da India, et la plus grande, Europa. La dernière, Tromelin et « ses esclaves oubliées », fait figure d’exception. Située à l’est de Madagascar, l’île fait aussi l’objet d’un contentieux territorial, mais cette fois entre la France et Maurice.

Revendiquées depuis les années 1970

Quasi inhabités, ces confettis de terre, autrefois appelés « Territoires résiduels de la République », sont en fait de petits bouts de France, et ce depuis leur rattachement à Madagascar quand l’île est devenue en 1896 une colonie française. Depuis 2005, elles font parties des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), comme les Kerguelen ou encore la Terre Adélie, et c’est le préfet des TAAF – actuellement la préfète Évelyne Decorps – qui en assure la gestion depuis La Réunion.

Mais depuis le milieu des années 1970, Antananarivo dispute la souveraineté de ces îles à Paris. Madagascar considère en effet qu'elles ont été séparées de son territoire par le jeu d'une décolonisation incomplète et demande ce qu'elle considère comme « leur restitution ». Une revendication « parfaitement fondée » historiquement, estimait fin juin sur RFI le journaliste Richard Labévière. « Il est clair que, devant une cour arbitrale, il y a fort à parier que la France perdrait cette confrontation », soulignait l'auteur de Reconquérir par la mer.

Antananarivo a déjà porté ses revendications devant l’Organisation de l’unité africaine (OUA) [l’ancêtre de l’Union africaine, NDLR] et du mouvement des non-alignés. Jusqu’à réussir à faire adopter une résolution aux Nations unies en 1979 demandant au « gouvernement français d’entamer sans plus tarder des négociations en vue de la réintégration des îles [...] séparées arbitrairement de Madagascar ». Dans son argumentaire, l’ONU soulignait « la nécessité de respecter scrupuleusement l’unité nationale et l’intégrité territoriale d’un territoire colonial au moment de son accession à l’indépendance ». Une victoire restée sans effet, la résolution onusienne étant non contraignante.

« Le problème juridique des îles Éparses est clos », estimait néanmoins Raymond Ranjeva dans un entretien accordé à la revue Jeune Afrique en novembre dernier. Évoquant, lui, « une décolonisation tronquée », cet ancien président de la Cour internationale de justice expliquait comment le sort de cet ensemble d'îles s'était joué quelques semaines avant la déclaration officielle d’indépendance de Madagascar, lorsque le 1er avril 1960, le général de Gaulle avait signé un décret les rattachant au ministère des Outre-mer français. Résultat : le 26 juin 1960, lors de l'accession à l'indépendance de la Grande Île, les Éparses, elles, sont restées dans le giron français.

« Une question d’identité nationale »

Depuis plus de quatre décennies, ce dossier sensible est ravivé, avec plus ou moins d'allant, au gré des promesses électorales. Le 29 mai 2019, c'est le président Andry Rajoelina, en visite à Paris, qui remet le sujet sur la table en déclarant : « Aujourd’hui, il y a encore une réalité qui nous fait mal. L’appartenance des îles Éparses est une question d’identité nationale. Je demande solennellement et officiellement à Monsieur le Président de trouver une solution pour la gestion ou la restitution des îles Éparses à Madagascar ». Emmanuel Macron, en réponse, se dit disposé à « un dialogue pour aboutir à une solution commune ». Le processus est relancé, une commission mixte est créée. Et une échéance est même fixée pour aboutir à un accord, très symbolique : le 26 juin 2020, jour du soixantième anniversaire de l’indépendance de l’île.

Suffisant pour raviver l'espoir à Antananarivo et provoquer l’ire de certains élus français qui craignent de voir la souveraineté de la France sur ce territoire « bradée ». Mais depuis, la date fatidique est passée et le dossier n'a guère avancé.

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Il faut dire que le 23 octobre dernier, l’escale d’Emmanuel Macron à Grande Glorieuse est venue doucher les espoirs malgaches et refroidir quelque peu l'ambiance des négociations. « Ici, c’est la France, c’est notre fierté, notre richesse. Ce n’est pas une idée creuse. Les scientifiques et militaires qui sont là le rappellent. La France est un pays archipel, un pays monde », avait lancé le président français sur la plage de sable blanc de l’îlot, avant d'annoncer le classement d'une partie de l'archipel en réserve naturelle nationale.

« Pourtant si, avait réagi dans une tribune au journal Le Monde l’avocat Philippe Disaine Rakotondramboahova, dire “ceci est à moi”, en dépit de la géographie, de l’histoire et du droit international est bel et bien une “idée creuse”, voire une provocation, comme cela est perçu par les Malgaches. »

640 000 km2 de zone économique exclusive

Mais pourquoi tant de ferveur autour de ces quelque 43 km² de sable et de cailloux ? Car ce ne sont pas que de « la plage », comme l’a rappelé le président français Emmanuel Macron lors de sa visite. Loin de là. Certes en termes de terres émergées, leur surface équivaut à peine à une petite ville française, mais elles ne représentent pas moins de 640 000 km² de zone économique exclusive (ZEE), soit 6% du territoire maritime de la France. De quoi lui assurer son statut de deuxième domaine maritime du monde. Et ce, en vertu de la convention internationale de Montego Bay de 1982 sur le droit de la mer qui, pour rappel, permet à un pays d’exercer des droits souverains en matière d'exploration et d'usage des ressources sur une zone qui s’étend des côtes à 200 milles nautiques (un peu plus de 370 kilomètres). 

Par ailleurs, quatre de ces îles sont situées sur une route maritime sensible : le canal du Mozambique. À la croisée des chemins entre l’Europe, le Moyen-Orient, l’Asie et l’Afrique, c’est par là que transitent 30% du pétrole mondial. Ce qui en fait (avec Mayotte, également au centre d’un différend territorial) des points hautement stratégiques pour Paris. 

Sans compter que les sous-sols océaniques qui tapissent ces immenses ZEE contiendraient d’importants stocks d’hydrocarbures, de gaz et autres minéraux très convoités. Il y a quelques années, un rapport de l’United States Geological Survey qualifiait la zone de « prochaine mer du Nord en puissance ». Des ressources « potentielles », puisque jamais exploitées. Des études de prospection ont bien été entreprises, mais sans jamais de suite. En 2017, la France a adopté une loi interdisant la recherche et l’exploitation pétrolière sur son territoire. Les permis préexistants, comme celui de la société Marex Petroleum autour de Juan de Nova, pouvaient encore être poursuivis. Mais Emmanuel Macron a, depuis, annoncé son non-renouvellement.

« Joyaux de biodiversité »

Aujourd’hui, la priorité semble donc être la préservation de ces îles restées quasi à l’abri de l’influence humaine, et souvent qualifiées de « joyaux de la biodiversité ». Seuls quatorze militaires et un gendarme s’y relaient par roulement tous les 45 jours pour assurer la souveraineté de la France, mais aussi leur protection, l’accès y étant strictement réglementé et soumis à autorisation préalable de la préfète.

Les seuls admis dans ce sanctuaire, ce sont les scientifiques qui y effectuent des missions régulières. Les Éparses abritent en effet la plus forte concentration de tortues marines, notamment la tortue verte qui vient pondre chaque année sur l’île Europa, dont la mangrove de 700 hectares est aussi classée. Elles servent de refuge pour les oiseaux marins. Et sous l’eau, les récifs coralliens sont dans un très bon état de conservation. De quoi faire également des Éparses un laboratoire d’observation du dérèglement climatique. Grâce à des stations scientifiques, des études sont menées pour mesurer les changements climatiques et leur impact sur la biodiversité. Classées depuis 1975, l’État français tente aujourd’hui de renforcer encore cette protection. 

L'atoll de Bassas da India, au sud-ouest de Madagascar dans les îles Eparses.
L'atoll de Bassas da India, au sud-ouest de Madagascar dans les îles Eparses. Wikimedia Commons

Mais si riches soient-elles, ces îles n’en demeurent pas moins extrêmement fragiles, selon les scientifiques. Et elles résisteraient mal au développement de la pêche (aujourd’hui totalement interdite sur 12 milles nautiques). En revanche, ce tout petit réservoir à la biodiversité exceptionnelle a la capacité d’ensemencer les côtes de Madagascar et d’Afrique continentale, assurant ainsi le renouvellement des ressources halieutiques pour tous les pays alentours.

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« L'enjeu environnemental est le plus important », reconnaissait le 1er juin 2019, sur l’antenne de RFI, l'ex-ministre des Affaires étrangères malgache Naina Andriantsitohaina. Mais, concédait-il lui-même : « Puisqu’il faut être franc, Madagascar, aujourd’hui, n’a pas les moyens de sécuriser cette zone. On a beaucoup d’autres priorités comme l’éducation, la santé… et même si la sécurité maritime est un élément important du programme du président, elle concerne d’abord la sécurisation des 5 000 kilomètres de côtes, parce qu’on veut d’abord empêcher que nos côtes et nos ressources naturelles soient pillées. »

Qu’adviendrait-il alors si Madagascar obtenait la souveraineté sur ces îles ? En coulisses, certains disent craindre un « pillage » des ressources, une « catastrophe écologique », Antananarivo n'ayant pas les moyens d'assurer la protection de cette zone hautement sensible.

Coopération

Le 18 novembre dernier, deux délégations – l’une française, l’autre malgache – se sont réunies comme prévu à Antananarivo. Mais, selon le communiqué publié à l’issue de la réunion, elles se sont contentées d’« acter l’existence, à ce stade, d’un différend sur la question de souveraineté. » Chaque partie justifiant la légitimité de sa souveraineté en arguant du « droit international ». « La restitution de la souveraineté de Madagascar [...] constitue une question devant être abordée préalablement à l’examen et à l’adoption d’une solution commune de développement », a expliqué l'équipe malgache. Tandis que « le chef de la délégation française a présenté les propositions de la France en faveur de perspectives communes de développement dans cette zone ». Chacun est donc resté campé sur ses positions.

Depuis, plus rien ou presque. La nomination d'un nouveau ministre malgache des Affaires étrangères puis la pandémie de coronavirus ont empêché l'organisation de toute nouvelle rencontre. Le 11 mai, Andry Rajoelina est venu remettre de l'eau au moulin, plaidant sans ambiguïté pour une « solution rapide qui satisfera la demande de restitution ». Mais le même jour, en France, le ministère de la Transition écologique lance une consultation publique pour concrétiser le projet de création d'une « réserve naturelle nationale de l’archipel des Glorieuses ». Conséquence : l'ambassadeur de France a été convoqué par le ministre des Affaires étrangères malgache.

Une soixantaine de députés ont demandé une médiation de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC), qui a apporté fin juin son soutien à la demande d'Antananarivo. De son côté, Paris, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a exclu tout abandon de sa souveraineté, mais a ouvert la voie à une coopération dans le domaine de la pêche, de la sécurité maritime et de la préservation de l'environnement.

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