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Reportage

À Vincennes, les fêtes clandestines sonnent comme un vent de liberté

Une fête libre dans le bois de Vincennes, samedi 15 août
Une fête libre dans le bois de Vincennes, samedi 15 août RFI/Lina Taghy
10 mn

Depuis le déconfinement le 11 mai dernier, le bois de Vincennes est investi par des fêtes techno clandestines. Ces événements ont lieu chaque week-end, pour le plus grand plaisir de Parisiens avides de s’amuser. Malgré le contexte sanitaire, les fêtards ne s’inquiètent pas et vivent ces soirées comme une réponse à la fermeture des boîtes de nuit. Les adeptes de techno y trouvent une forme de liberté, qui rappelle les heures de gloire des « free parties ».

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Samedi soir, minuit passé. Pour trouver une fête dans le bois de Vincennes, il faut s’orienter à l’oreille. « Je suis venue avec mes amis, nous avons traversé les bois, ça s’est fait plutôt à l’ouïe on va dire ! », explique Alex, étudiante en commerce de 22 ans, qui s’aventure dans la boue, entre les branches, à la lumière de son téléphone. « Nous avons écouté les basses et nous sommes arrivés, juste en entendant la musique, à cet endroit ». C’est la première fois qu’elle se rend dans ce qu’elle appelle une « free party » : une de ces soirées qui prennent place dans le bois de Vincennes depuis le déconfinement. Accompagnée de ses amis, qui sont des habitués, elle espère trouver là un endroit où danser au son de la musique techno qu’elle affectionne.

Au détour d’un chemin tortueux, de petites taches de lumière surprennent dans l’obscurité, puis le « boum boum » se fait entendre. Alex et ses amis se précipitent : ils ont trouvé une fête !

Entre deux arbres, une guirlande lumineuse projette des couleurs vives dans la pénombre. Au milieu de la forêt, l’endroit ressemble à une petite guinguette. Groupée autour du « sound system » - table de mixage, amplis et enceintes –  une petite foule d’une trentaine de personnes se déhanche, discute, bois des coups.

Lampe frontale vissée sur la tête, Armand vérifie que les décorations lumineuses fonctionnent et que les sacs poubelles sont bien disposés. Jeune cadre supérieur de 28 ans, il est l’un des organisateurs de cette soirée : « Avec le Covid, tous les clubs ont été fermés, ce qui est très cohérent parce-que c’est en intérieur. Alors on a commencé avec une petite enceinte à faire la fête comme ça, à écouter un peu de musique, mais juste entre nous. Et tout de suite, on s’est dit : on peut monter un petit collectif et faire la fête un peu libre et aller dans les bois où on ne gêne personne, aucun voisin, aucun riverain, et profiter du son jusqu’au bout de la nuit, sans gêne et sans gêner autrui. »

Lui et ses amis sont là pour célébrer un anniversaire, mais tant mieux si des inconnus rejoignent la soirée, c’est tout le principe des fêtes libres : réunir les amoureux de la techno.

Des soirées pour se libérer

Au menu musical du soir, c’est : « Psy trans, house, techno et high tech, qui est une sorte de psy trans accélérée », détaille Nicolas, DJ de la soirée. Une musique sans paroles, souvent rapide, au rythme très prononcé, qui peut faire vibrer tout le monde : « C’est une soirée dans laquelle les gens sont tous indépendants, explique Nicolas, tu ne dépends pas de l’endroit et de la musique qui va passer, tu ne dépends pas des videurs qui vont te laisser entrer ou pas, tu ne dépends pas de l’alcool qu’ils servent et du prix auquel ils le font payer. Chacun ramène son truc, chacun vient avec qui il veut, chacun est dans l’ambiance dans laquelle il a envie d’être. »

À l’origine, la « free party » est une scène musicale des années 90 avec des codes très précis et distinctifs, qui se place en opposition à l’État, avec des revendications d’autogestion, presque anarchiste. Que ce soit dans les free parties ou dans le bois de Vincennes, le principe est pourtant le même : organiser une fête clandestine pour écouter de la techno dans l’espace public. Mais pour Antoine Calvino, journaliste et membre de la scène techno depuis près de 25 ans, la tradition de la free party n’a rien à voir avec les fêtes libres qui germent dans les bois parisiens : « La free party, c’est une scène assez dure, très normée, avec une musique assez dure, avec des tenues kakis et noires dans un style un peu guérilla. Alors que les fêtes libres qu’on voit au bois de Vincennes depuis quelques mois ce sont des gens qui, d’habitude, font la fête de manière tout à fait classique dans des boites de nuit ou des salles qu’ils ont louées ou en appartement, et qui décident de prendre la clef des champs, c’est un peu le monsieur tout le monde de la techno qu’on retrouve au bois de Vincennes. »

Le terme « free party » a rapidement été employé pour décrire les fêtes libres qui ont vu le jour dans les forêts parisiennes. Il rappelle les principes fondamentaux véhiculés par la scène éponyme : « Dans le terme "free party" il y a cette idée de gratuité, souligne Nicolas, le DJ de la soirée. Mais derrière la gratuité il y a quelque chose, c’est cette liberté : tu viens comme tu veux, tu fais ce que tu veux, et voilà, tu es libre de faire la soirée comme tu as envie de la faire et pas comme les gens te dictent de faire la soirée. »

La fête bat son plein. Les danseurs se pressent autour des enceintes, mais le reste de la soirée se fait aussi en dehors du dancefloor improvisé. Dans une petite hutte construite à partir de branches d’arbres, sur des rondins de bois, ou à même le sol, sur les feuilles séchées, les fêtards s’installent, discutent, échangent. Les éclats de rire se mêlent à la musique ininterrompue  ; on oublierait presque que l’on est au milieu de la forêt.

« C’est vraiment un lieu de rencontre, tu peux parler avec des gens qui aiment à peu près ce que tu aimes dans la vie et qui veulent s’amuser autant que toi. J’ai rencontré pleins de bons amis à moi dans des soirées comme celle-là », raconte Noua, une étudiante parisienne de 21 ans, qui se rend régulièrement au bois de Vincennes.

Cette mode des fêtes libres attire parfois des milliers de personnes dans les bois d’Ile-de-France, comme le souligne Antoine Calvino, qui est aussi membre du collectif Microclimat, organisateur de soirées en extérieur : « Il y a toujours eu des petites fêtes au bois de Vincennes. Mais là, au plus fort de la période du déconfinement, on avait cinq ou six « sound systems », le vendredi et le samedi, dans le bois. C’était un festival ! On pouvait se balader de scène en scène. »

Si le phénomène rencontre tellement de succès ces derniers mois, Antoine Calvino, en est certain, c’est parce que c’est une réponse naturelle au confinement. Après deux mois enfermés, et comme une réponse aux boîtes de nuit et salles de concert restées closes, aux festivals annulés, les gens se sont dirigés vers des lieux en extérieur.

« Il n’y a pas d’endroit où faire la fête, il n’y a pas d’endroit où se retrouver, il n’y a pas d’endroit où danser. Alors très naturellement les gens sont venus au bois de Vincennes pour organiser leurs fêtes en toute liberté », analyse Antoine Calvino, et d’ajouter dans un sourire : « maintenant que les parisiens ont goûté à la fête libre je ne pense pas qu’ils vont y renoncer. »

Le Covid en toile de fond

Petit à petit la foule s’épaissit et, près des enceintes, les mesures de distanciation physiques sont de plus en plus difficiles à respecter. Pourtant, les participants ne sont pas inquiets. « Là, au final, on est en plein air, les gens ne sont pas plus collés que ça, souligne Mathieu, 20 ans et régulièrement présent à ces soirées, c’est sûr que les gens discutent entre eux, on voit du monde, mais ce n’est pas pire, à mon avis, que de laisser ouverts les parcs publics ou les gros monuments de Paris. » À côté de lui, Noua renchérit : « Il y a une trentaine de personnes, on est assez éloignés, il y a pleins de gens qui portent des masques normalement. Alors oui, on prend des risques, mais je me dis que je prends autant de risques ici, comme il n’y a pas de contacts physiques, que si j’allais dans un supermarché. »

Pour Armand, faire la fête dans les bois représente même moins de risques : « Avec les fêtes libres à Vincennes, on a franchement trouvé le bon compromis entre Covid et la "teuf". On peut s’amuser, faire la fête ensemble et ne pas être tous collés les uns aux autres, être à l’extérieur plutôt qu’être quarante dans un appartement à faire une crémaillère. »

Même si le port du masque n’est pas respecté, pour Antoine Calvino, pointer du doigt les fêtes qui réunissent une centaine de personnes en extérieur, c’est une erreur : « On ne propage pas plus le virus que tous les petits rassemblements qui ont lieu en France tous les jours, partout. Mais est-ce qu’on pose aussi la question aux organisateurs du Puy du Fou qui organisent des fêtes de 12 000 personnes ? Mais pour les fêtes techno ça pose un problème, des fêtes en plein air, c’est absurde. »

Autre problème de ces fêtes libres : elles ne sont pas autorisées. Les adeptes de la fête ne sont pourtant pas opposés à un dialogue avec les autorités et à la mise en place d’un cadre légal. « Être réglementé ça pourrait être intéressant, explique Alex qui profite de sa première soirée dans les bois. On entend souvent des histoires, des problèmes de viols par exemple. Avoir une certaine réglementation, ça pourrait sécuriser, en quelques sortes, ce genre de soirées. » Sur place, l’avis général est plutôt positif à l’évocation d’une réglementation.

Avec d’autres collectifs, Antoine Calvino fait partie d’un syndicat, le Socle, qui réunit les organisateurs de fêtes en plein air. Ensemble, les collectifs se sont lancés dans des démarches pour prouver leur bonne volonté et pour trouver un accord avec les autorités publiques : « On a envie de sortir de cette zone grise où la police nous laisse faire, jusqu’au moment où elle change d’avis. Nous avons demandé à la mairie d’établir un cadre réglementaire dans lequel nous pourrions organiser nos fêtes, et la mairie nous a reçu, elle était tout à fait intéressée, elle était même enthousiaste, ils ont très envie d’accompagner notre scène. »

Pour les fêtards du bois de Vincennes, l’espoir de ne plus terminer les soirées en compagnie de la police repose sur les collectifs et les négociations entreprises avec les municipalités. Pour le moment, les amoureux de la techno doivent se contenter de vivre leur passion clandestinement.

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