Accéder au contenu principal
Prix Bayeux

Décrypter le Sahel en deux heures: le tour de force des grands reporters au Prix Bayeux

Vendredi 9 octobre, à Bayeux. Soirée Grands Reporters consacrée à la crise au Sahel.
Vendredi 9 octobre, à Bayeux. Soirée Grands Reporters consacrée à la crise au Sahel. Géraud Bosman/RFI

Pour apprécier la soirée « Grands Reporters » du prix des correspondants de guerre consacré à la géopolitique sahélienne, le public normand disposait de deux atouts maîtres, vendredi 9 octobre, sous le grand chapiteau : du temps, 2h15 d'analyses et de projections ; et des intervenants affûtés pour décrypter un terrain aussi vaste et complexe : Yvan Gichaoua (universitaire), Claude Guibal (Radio France), Cyril Bensimon (Le Monde) et Célian Macé (Libération), avec Eric Valmir (Radio Fance) en chef d'orchestre. A peu près tout ce qui pouvait être décortiqué l'a été. Retour sur les points-clés d'une table ronde particulièrement carrée.

Publicité

De notre envoyé spécial à Bayeux,

A l'écran, une carte sommaire de la bande sahélienne. La soirée s'annonce pédagogique. Car il a fallu reprendre les bases : qu'est-ce que le Sahel ? Et déjà, les choses ne vont pas de soi : « il y a une grosse ambiguïté, un hiatus » sur la dénomination, pointe Yvan Gichaoua, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest à l'université du Kent. Quand le « Sahel géographique » s'étend de l'Atlantique à la mer Rouge, le « Sahel médiatique », francophone, se restreint à cinq pays : la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad, le Burkina Faso. Lesquels obéissent à des dynamiques propres à chacun, nuance encore le spécialiste. C'est évidemment sur ce morceau du territoire que le débat a porté.

Mali, 2012 : l'éruption

« C'est à ce moment que tout démarre vraiment et c'est là que tout se concentre », s'accordent les intervenants, nonobstant les racines plus profondes du mal. Ce coup d'Etat de sous-officiers, qui emporte le régime d'ATT et apparaît salvateur de prime abord, a pour effet de désorganiser un pays déjà très affaibli et largement appauvri. « Le Mali bon élève de la sous-région, du FMI et de la Banque mondiale, était une façade : en 2012, c'est un mythe qui s'effondre », rappelle Célian Macé, journaliste à Libération qui a vécu au Mali. Dès lors, c'est une opportunité immanquable pour les trublions nordistes aux velléités séparatistes.

En 2012 donc, une rébellion, la quatrième depuis 1960 mais la plus importante, est conduite par des Touaregs qui ne se réclamaient pas du jihad mais poursuivaient de longue date l'indépendance d'une partie septentrionale du pays, appelée Azawad. Ils chassent les forces nationales mais se retrouvent aussitôt débordés par une présence, déjà installée, d'éléments jihadistes. Ceux-ci fondent illico en direction de Bamako, poussant la France à intervenir. Ensuite, ce sont des jeux d'alliances qui se font et se défont, avec des mouvements armés qui ont leurs propres lignes de fractures, une myriade de milices, de groupes d'auto-défense communautaires, chacun jouant sa partition, expliquent les experts. « Les problèmes communautaires qui se font jour étaient inimaginables dix ans auparavant », rappelleront plusieurs locuteurs au cours du débat.

Première pause. Retour à l'actualité chaude. Toute de blanc vêtue, Sophie Pétronin apparaît à l'écran. Son fils, en rouge derrière elle, lui caresse l'épaule alors que l'ex-otage septuagénaire confie ses premiers mots de femme libre à RFI : « J'étais dans l'acceptation ».

Claude Guibal, grand reporter au service international de France Inter, prend le relais : « il faut lire cette libération, dont on espère connaître bientôt tous les ressorts, avec celle de l'opposant Soumaïla Cissé », dont le Mouvement du 5 juin réclamait à cor et à cri la libération. « La junte gagne une popularité qui lui faisait défaut », note celle qui se rend régulièrement au Burkina Faso.

« Les gens de la brousse »

Les terroristes sahéliens arrivent maintenant au cœur des analyses. Quels sont leurs objectifs, comment opèrent-ils et d'abord, qui sont-ils ? « Dans certaines régions, on les appellent 'les gens de la brousse' », expose Célian Macé. Là-bas, on ne les qualifie ni de terroristes, ni de jihadistes. Une précision loin d'être anecdotique car « les jihadistes ont un projet de société, note Cyril Bensimon, journaliste au Monde qui arpente depuis longtemps les terrains africains, ils ont un nouveau contrat social ». Surtout à destination des populations de petite condition lassées d'avoir à faire à un Etat impotent et perçu comme prédateur. Car, reprend Macé, « en-dehors des grandes villes, ce qui frappe, c'est l'immobilisme, davantage causé par le manque de développement que par le contexte sécuritaire. »

Ces « gens de la brousse » donc, on vient parfois les chercher. Pour rendre la justice par exemple. Un jugement rapide, non corrompu, compris et accepté. Les cadi (juges islamiques) sont des locaux choisis par les jihadistes pour le respect qu'ils suscitent. « Ces gens ont une offre politique, abonde Yvan Gichaoua. Il y a une dimension de révolution sociale pour une nouvelle gouvernance et une autre distribution des ressources. Les jihadistes sont de très bons sociologues. Ils savent exploiter des zones de fractures, ils n'importent pas un nouvel ordre, ne pratiquent pas la politique de terre brûlée. » Les jihadistes visent ceux qui ressentent frustration et injustice. Bref, par endroit, « les jihadistes ont remplacé l'Etat ».

Les « impensables » conflits interethniques

Deux communautés vont désormais faire les frais de la destabilisation régionale : les peuls et les dogons. Deux communautés qui fréquentent le même territoire depuis des lustres et qui réglaient jusqu'à présent leurs conflits de voisinages par des escarmouches sans grandes conséquences. Les jihadistes ont perçu la faille et s'y engouffrent sans tarder. « Ils recrutent surtout parmi les peuls, et pas n'importe quels peuls : les bergers nomades qui étaient les moins bien lotis ». Un engrenage de violences-tueries-représailles s'enclenche, les morts s'amoncellent dans les villages par centaines. Ogossagou est saigné à blanc par deux fois, en 2019 puis 2020.

Claude Guibal est allée à la rencontre des peuls, au Burkina Faso : « On les surnomme les Kurdes d'Afrique de l'Ouest. Ils sont 40 millions répandus sur une dizaine de pays. C'est un peuple d'éleveurs, nomades, fermé, très codifié, avec des enfants scolarisés à part, dans des écoles coraniques. On dit là-bas qu'ils sentent le lait » – elle mime un geste de mépris. « On ne sait pas d'où ils viennent, ils sont sous-représentés dans l'armée, et par conséquent, on se méfie d'eux, on doute de leur fidélité à la nation. Les conflits ancestraux viennent se greffer sur cette nouvelle donne sécuritaire. Le ressentiment des peuls est extrêmement exploité par les jihadistes. » Elle prend l'exemple d'un chef coutumier tué en janvier 2019 au nord du Burkina. Dès le lendemain, les représailles sont sanglantes sur le village peul d'à côté : « entre 200 et 500 personnes sont tuées en 24h par des milices. Donc les jihadistes n'ont plus besoin de faire grand-chose. Au Burkina Faso, pas une semaine ne passe sans tension intercommunautaire. » La reporter constate à chaque voyage une dégradation de la situation à une vitesse considérable.

A l'écran s'affiche à nouveau la carte du Sahel, agrémentée de flèches rouges qui indiquent le sud et les pays du golfe de Guinée. Avec un petit frisson d'effroi, on comprend qu'elles désignent la nouvelle poussée, rampante mais attestée, des jihadistes vers les pays du golfe de Guinée. « On sait que ça arrive, dit Cyril Bensimon. On constate depuis un moment leur implantation dans les écoles du nord de la Côte d'Ivoire ; dans le nord-est de ce pays, il y a également eu une attaque. » La capture de deux Français dans le nord du Bénin s'inscrit dans la même logique. Et Claude Guibal de s'inquiéter : plusieurs pays de la région sont en plein processus électoral.

Un bourbier militaire ?

Deux documentaires de TF1 et France 2 réveillent le spectateur qui aurait éventuellement décroché. Nous sommes à présent embarqués avec Barkhane, la force française qui a succédé à l'opération Serval. Une troupe portée récemment à 5100 militaires qui ont pour mission de maintenir un semblant d'ordre et de sécurité dans l'immensité des ergs et des pistes caillouteuses. Quarante et un militaires français sont morts sous ces latitudes depuis 2013. « Il y a une volonté française d'apparaître de moins en moins et de déléguer aux armées nationales avec la promotion du G5 Sahel, mais d'évidence, ça ne marche pas », remarque Cyril Bensimon. Dans l'intervalle, les drapeaux russes ont remplacé les drapeaux tricolores et les tee-shirts François Hollande dans les manifestations bamakoises. Un épisode qui avait provoqué l'ire du président français à Pau. Un malaise anti-français s'est emparé des esprits, réclamant le départ d'une force Barkhane jugée inutile. Quant aux Casques bleus de la Minusma, leur présence à hauteur de 12 000 hommes pour le seul Mali n'a d'égal que l'impuissance conférée par leur mandat.

Avec l'intermède « en présentiel » de Jean-Bertrand Mothes, représentant de l'AFD, le volet développement n'est pas oublié, lui qui se veut central dans la stratégie française au Sahel. Mais voilà : comment poursuivre la construction des puits et apporter les besoins primaires aux plus vulnérables quand la situation sécuritaire se dégrade et que les humanitaires sont une cible de choix pour être abattus ou enlevés ?

Et les journalistes dans tout ça ?

Deux apparitions en duplex sont chaudement applaudies. En direct de la capitale malienne, le sourire de Martin Faye apporte la petite touche de légèreté qui manquait. Le directeur du Studio Tamani, qui diffuse en cinq langues locales (dont le peul) depuis la Maison de la presse à Bamako, explique comment ce projet culturel « se veut une locomotive pour tirer les médias maliens vers le professionnalisme ». « Nous travaillons sur une info qui rassure, qui éclaire les populations. Notre rédaction est un microcosme du Mali. Elle est à l'image de ce que le Mali ne doit jamais cesser d'être : multiethnique, multiculturelle, multiconfessionnelle et jeune. Notre travail consiste à renforcer le lien social, à promouvoir le vivre ensemble. »

Le journaliste malien Martin Faye en direct depuis Bamako pour témoigner au Prix Bayeux.
Le journaliste malien Martin Faye en direct depuis Bamako pour témoigner au Prix Bayeux. Géraud Bosman/RFI

Les lumières s'éteignent à nouveau. Les visages de Ghislaine Dupont et Claude Verlon apparaissent à l'écran, leurs voix d'archives résonnent. Le 2 novembre prochain, cela fera sept ans qu'ils ont trouvé la mort au bord d'une piste, à l'extérieur de Kidal. Christophe Boisbouvier, directeur adjoint Afrique à RFI, est à son tour en visio. « Ca a été terrible, je peux vous le dire. On a mis du temps à s'en remettre, confie-t-il. Depuis, on est reparti sur du reportage en Afrique mais avec plus de procédures sécurisées. » Côté enquête, là encore, les lentes évolutions et l'acharnement de ceux qui exigent la vérité poussent tout de même à l'optimisme. « L'instruction s'est heurtée à deux secrets : celui des forces spéciales et celui du secret-défense. » Mais grâce notamment à la cellule d'investigation mise en place à RFI, « on a désormais à peu près le déroulé des faits. Le juge a identifié les coupables, exécutants et commanditaires. Mais l'impunité dont ils jouissent est terrible. »

Le constat des grands reporters est lui aussi plein d'amertume. « En 2007-2008, je me baladais à Gao, à Tombouctou ou en pays dogons, souvient Célian Macé. A chaque fois que j'y retourne, l'espace de travail se rétrécit, notre regard aussi et donc notre compréhension de la zone. »

La soirée touche à sa fin, si ce n'est quelques prises de parole du public. « D'où vient le carburant, le financement des jihadistes ? », questionne un spectateur. Las, il en sera pour ses frais : les intervenants furent bien en peine de répondre en détail. Dommage sur une question aussi cruciale. Célian Macé indique cependant deux sources : les rançons d'otages et les impôts locaux. « Mais il ne faut pas imaginer que ce sont des organisations qui brasse des millions, développe-t-il. La vie d'un jihadiste n'est pas faite de luxe et d'aisance. Ils se déplacent à moto et on trouve des kalachnikovs à moins de 200 dollars. »

Enfin, celle qui devait être posée : « quelle solution ? » Yvan Gichaoua aura le courage de ne pas botter en touche : « La primauté est à donner au politique, à la question de la légitimité. Et pour la légitimité, il faut que les solutions soient exprimées par les premiers concernés, ce qui impliquera un petit pas de retrait de la part de tous ceux – à Paris, dans l'ouest de l'Europe – qui se mêlent du destin des Maliens. Voilà pour la méthode. Quant à la solution, elle passera par le dialogue de toutes les parties sahéliennes. »


♦ Le Fil rouge lycéen

Guillaume Herbaut : « La vraie photo n'est pas sur Instagram »

Pendant quatre jours, depuis le 8 octobre, RFI suit des lycéens en immersion au prix Bayeux. Pour ces ados, c’est une semaine hors-les-murs de leur école, à la découverte du monde extérieur et de son actualité, des journées studieuses et riches en rencontres (masquées) avec des professionnels des médias mais aussi en action avec l’élaboration d’un journal et d’une web radio. Ce vendredi, ils ont pu échanger avec Guillaume Herbaut, photojournaliste de 50 ans, distingué entre autres par deux World Press et connu pour son travail en immersion dans la zone interdite de Pripiat en Ukraine (pour lequel il sera récompensé en 2011 en recevant le Prix Niépce puis le prix France 24-RFI du wed-documentaire).

Guillaume Herbaut raconte son parcours de photographe en zone difficile à des lycéens. Séance d'interview à la sortie de la rencontre, le 9 octobre 2020 à Bayeux.
Guillaume Herbaut raconte son parcours de photographe en zone difficile à des lycéens. Séance d'interview à la sortie de la rencontre, le 9 octobre 2020 à Bayeux. Géraud Bosman/RFI

Pour capter l'attention des jeunes, une technique bien connue du conférencier est de raconter ce qu'il faisait à leur âge. « J'ai grandi en banlieue parisienne, dans un immeuble au bord d'une autoroute. Il y avait peu de loisirs, il n'y avait pas internet, pas les réseaux sociaux, mais il y avait une bibliothèque. Donc après l'école, ma seule façon de m'ouvrir au monde, c'était les livres… »

C'est ainsi que le jeune Herbaut découvre la photo, d'abord à travers Jacques-Henri Lartigue, puis plus tard, avec Robert Capa, « le père du photojournalisme moderne » . Mais l'élève « médiocre-peu-mieux-faire » (gloussements dans le public) connaît des débuts chaotiques : échec aux concours, indifférence à ses photos même au retour du front balkanique, « des tranchées très calmes où les soldats jouaient aux échecs. J'étais très surpris. Je m'étais préparé à voir des kalachnikovs ». Pour subvenir à ses besoins, « je vendais des valises aux galeries Lafayette à des gens qui partaient en voyage. Ces voyages dont je rêvais ». Il réfléchit, remet en question, doit savoir s'il en veut vraiment. C'est oui. Pour faire valoir ses clichés, il doit persister, lot des débutants dans cette profession terriblement fragile. « J'étais libre. J'ai décidé de faire les photos qui me plaisaient, pas celles qui plaisaient à la demande. » Puis, le karma est arrivé. Ce sera de nouveau les Balkans (travail sur les vendettas familiales en Albanie), mais surtout l'Ukraine, qu'il découvre en 2001, en se rendant à Tchernobyl. Depuis, il s'y rend cinq à six fois par an. « Je m'acharne à en parler pour qu'on n'oublie pas qu'il y a un conflit aux portes de l'Europe. »

Guillaume s'arrête là, il y a des questions pour lui. « Quelle a été la photo la plus difficile à prendre pour vous ? », ose une tête brune. « C'était en 2005 à Nagasaki », répond le photographe qui y faisait un travail de mémoire sur la radioactivité. « J'étais avec des chercheurs du laboratire, dans une sorte de hangar. J'aperçois des poubelles bleues, fermées par un couvercle. Moi quand une porte, est fermée, je l'ouvre ; quand il ne faut pas voir, je vais voir » , sourit-il, insinuant que le (photo)journalisme, c'est être curieux, c'est questionner, franchir des seuils. « Je soulève le couvercle, je fais un bond en arrière, j'ai un haut-le-cœur. A l'intérieur, il y avait des bébés découpés. » Exclamations de dégoût dans la salle. « Ils étaient conservés dans du formol à des fins de recherches pour étudier la radioactivité, reprend le photographe. En plus, je venais d'avoir une petite fille... J'ai repris ma respiration car il fallait que je photographie. J'ai fait quatre ou cinq pellicules à toutes les distances. La photo, c'est un rapport de distance : quelle est la meilleure pour raconter. »

Puis - comment ne pas en parler - les réseaux sociaux s'invitent dans l'échange. « Qu'est-ce que vous pensez des photos sur Instagram ? » , interroge un garçon. « Et vous ? » , répond l'interrogé. « Je n'ai pas Instagram ! », répond l'élève. « On va retenir son point de vue sur la "génération réseaux sociaux" », indiquent trois reporters en herbe du lycée Arcisse de Comont à la sortie. Même s'il ne connaît pas bien, il n'y est pas opposé parce qu'il dit qu'on peut construire quelque chose avec. » « D'un côté, c'est bien, avait répondu Herbaut, qui est tout de même présent sur le réseau. Ça amène la photo partout et ce n'est pas un réseau agressif. Mais je trouve que ça nivelle la photo par le bas parce que la grammaire photographique doit être très limitée pour que l'image soit vue très vite. On perd en qualité narrative. La vraie photo n'est pas sur Instagram. Et vous, vous préférez les photos sur Instagram ou à Bayeux ? ». Flottement dans l'assistance. On change de sujet. Le métier qui rentre, probablement.

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.