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En France, l'inscription du Sacré-Cœur aux monuments historiques divise encore

La basilique du Sacré-Coeur domine Paris depuis la Butte Montmartre, dans le 18e arrondissement
La basilique du Sacré-Coeur domine Paris depuis la Butte Montmartre, dans le 18e arrondissement CC/Sebastian Bergmann
7 mn

Alors que la Commune de Paris s’apprête à célébrer ses 150 ans en mars prochain, la direction régionale des affaires culturelles (DRAC) d’Ile-de-France et la Ville de Paris ont annoncé l’inscription prochaine du Sacré-Cœur aux monuments historiques. Une décision qui fait polémique, puisque la basilique symbolise encore pour beaucoup la revanche prise par les contre-révolutionnaires sur le peuple en quête de souveraineté populaire et de justice sociale.  

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Une « mauvaise lecture de l’histoire » enfin réparée ? Roselyne Bachelot, la ministre de la Culture, s’est félicitée dans les pages du Parisien de l’inscription du Sacré-Cœur au patrimoine. Lors de l’aboutissement de la procédure de classement, prévu en 2021, il sera protégé et pris en charge par l’État. Il rejoindra alors les 45 500 bâtiments inscrits ou classés en France monuments historiques. 

Mais la décision fait polémique. Plusieurs pétitions ont été publiées pour protester contre ce choix de la direction régionale des affaires culturelles (DRAC), avec l'accord de la Ville de Paris. Le Sacré-Cœur est en effet pour beaucoup un symbole contre-révolutionnaire. Construit peu de temps après la fin sanglante de la Commune de Paris, dernière insurrection populaire et autogestionnaire du XIXe siècle, il aurait été érigé afin « d’expier les crimes » des révolutionnaires.

Une interprétation erronée de l’histoire, d’après Laurent Roturier, le président de la Drac d’Ile-de-France. « Le vœu à l’origine de la construction du Sacré-Cœur a été formulé à la fin de l’année 1870, rappelle-t-il. Soit plusieurs mois avant que n’éclate la Commune de Paris. Cette décision de classement cherche à réunir. Il ne faut pas la prendre comme un jugement. »

Une basilique pour « expier les révolutions depuis 1789 »

Éric Fournier, maitre de conférence en histoire à l’université Paris-1 Panthéon- Sorbonne et au Centre d’histoire du XIXe siècle, nuance cependant cette analyse, également portée par Roselyne Bachelot. « Le vœu de construire le Sacré-Cœur a certes été lancé quelques mois avant le déclenchement de la Commune de Paris, reconnaît-il. Mais ce sanctuaire est pensé dès le départ pour expier les révolutions ayant eu lieu en France depuis 1789, considérées comme responsables de la défaite de la France face à la Prusse en 1870. Il symbolise la revanche des notables monarchistes après un siècle de révolutions et d’incursions du peuple sur la scène politique. »

Pour l’historien, le Sacré-Cœur a ainsi été associé dès sa construction à la répression de la Commune et à la Contre-Révolution. L’érection du monument est en effet décidée par le gouvernement de l’Ordre moral, l’un des régimes les plus réactionnaires connus par la France. À majorité monarchiste, ses membres cherchent à réintroduire le religieux dans un Paris sécularisé et populaire.

Un symbole contre-révolutionnaire depuis sa création

« Au XIXe siècle, personne ne se trompe sur ce que représente le Sacré-Cœur, » poursuit Éric Fournier. Le lieu choisi pour ériger le bâtiment est symbolique : la Butte Montmartre a vu le déclenchement de la Commune, le 18 mars 1871, suite au meurtre de deux généraux. Le point culminant de Paris est également l’un des lieux de la « Semaine Sanglante ». Entre le 21 et le 28 mai 1871, de 8000 à 15 000 communards ont été massacrés par les troupes du gouvernement élu, réfugié à Versailles.

Une performance de l’artiste Ernest Pignon-Ernest fut d’ailleurs organisée sur les marches menant au Sacré-Coeur lors du centenaire de la Commune, en 1971, afin de rappeler ce massacre de civils, le plus meurtrier du XIXe siècle. Son ampleur marque alors l’arrêt du mouvement ouvrier en France et en Europe pour plusieurs années.

Le choix même de la dévotion au « Sacré Cœur » est politique : il fait référence à un culte rendu par Louis XVI durant la Révolution, afin d’être rétabli sur le trône comme monarque de droit divin. La basilique est donc immédiatement associée à une idéologie anti-républicaine et ultra catholique.

« De plus, ajoute Éric Fournier, sans le traumatisme laissé par la Commune chez les élites françaises, le bâtiment n’aurait sans doute pas été construit. Il s’agissait alors pour le gouvernement de réimprimer sa marque dans une ville de Paris qui lui avait échappé pendant près de deux mois, entre mars et mai 1871. » Le Sacré-Cœur divise donc dès la pose de sa première pierre, en 1874. Le Conseil de Paris, siège des socialistes et des radicaux dans la capitale, tente de son côté de bloquer la construction à plusieurs reprises, sans y parvenir.

Une opposition mémorielle qui perdure

Le conflit autour du bâtiment perdure encore aujourd’hui, opposant les mémoires. Les Amies et Amis de la Commune de Paris est l’auteure d’une des pétitions exigeant l’arrêt de la procédure de classement. Pour cette association, fondée en 1882 par les communards revenus d’exil, l’inscription du Sacré-Cœur au patrimoine est une provocation, quand les traces de la Commune sont souvent effacées de la mémoire parisienne.

 « On inscrit le Sacré-Cœur au patrimoine, alors que la Commune ne dispose toujours pas d’un musée à Paris », s’insurge Françoise Bazire, sa secrétaire générale. Malgré les demandes répétées de l’association, les objets liés à cette période révolutionnaire, aux mesures sociales et laïques (séparation de l’Église et de l’État, autogestion des entreprises, moratoire sur les loyers, école mixte et laïque, entre autres…), sont dispersés entre Saint-Denis et de Montreuil, villes de banlieue parisienne ancrées politiquement à gauche depuis 1945.

L’association réclame également en vain depuis plusieurs années qu’une station de métro – pourquoi pas celle de Belleville, l’un des faubourgs au centre de l’insurrection – comporte la mention « Commune de Paris – 1871 ». « Il y a deux poids, deux mesures, accuse Françoise Bazire. Le Conseil de Paris et la mairie de Belleville sont d’accord. Mais la RATP bloque. Tout est fait pour nier la mémoire des communards. »

Réconcilier les mémoires ?

La DRAC d’Ile de France se défend cependant de toute prise de partie : « Nous protégeons dans un même ensemble la basilique et le square Louise Michel [du nom d’une des figures les plus emblématiques de la Commune de Paris], rappelle Laurent Roturier. Le patrimoine cherche à réconcilier les mémoires, pour les générations futures. » Selon lui, le caractère tardif du classement du Sacré-Cœur s’explique par cette mémoire conflictuelle, mais également par un mépris qui a longtemps pesé sur l’architecture du XIXe siècle. Le très bon état du bâtiment ne demandait pas non plus des soins urgents.   

Mais comment « réconcilier » communards et Versaillais, idéaux socialistes libertaires et ultra-catholicisme réactionnaire ? Pour Françoise Bazire et Éric Fournier, ce n’est pas possible. « On est dans l’idée d’une histoire lissée, réécrite pour le consensus, soupire Eric Fournier. Mais au-delà du roman national, l’histoire n’est pas linéaire. À part pour consacrer un Paris muséifié, cela n’a pas beaucoup de sens de réunir Louise Michel et le Sacré-Cœur. » Le monument est le plus visité de Paris, après la cathédrale Notre-Dame. Il accueille en moyenne 10 millions de visiteurs chaque année. 

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