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France: derrière le terme « islamo-gauchisme », des visions du monde qui s’entrechoquent

Le ministre français de l'Éducaiton nationale Jean-Michel Blanquer, a utilisé le 22 octobre 2020 le terme «islamo-gauchisme» pour désigner plusieurs organisations affiliées à la gauche.
Le ministre français de l'Éducaiton nationale Jean-Michel Blanquer, a utilisé le 22 octobre 2020 le terme «islamo-gauchisme» pour désigner plusieurs organisations affiliées à la gauche. AP Photo/Kamil Zihnioglu
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Que veut dire et d'où vient le terme « islamo-gauchisme », omniprésent sur la scène politique française depuis plusieurs années ? D'un concept développé par un groupusculte troskyste anglais des années 1990 à une insulte politique employée de plus en plus couramment, retour sur les implications et les évolutions d'un mot extrêmement polémique. 

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Depuis l’assassinat de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné par un terroriste islamiste pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet, le terme « islamo-gauchisme » refait surface dans les discours politiques français. Le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer l’a lui-même employé le 22 octobre sur Europe 1. Ciblant différentes organisations (syndicats, associations, partis politiques, courant universitaires), il les a accusées de favoriser « une idéologie, qui ensuite, de loin en loin, mène au pire ».  

Immédiatement clivante et polémique dans ses implications, puisqu’elle suggère un lien idéologique, une « complicité intellectuelle  », entre « partisans de gauche » et islamisme politique, voire violence terroriste, l’expression n’est pas nouvelle dans le débat politique et médiatique français. Pour ceux qui l’emploient, certains partis de gauche se seraient rendus coupables d’une trop grande tolérance envers l’Islam, favorisant ainsi la contestation de la laïcité, jusque dans ses dérives les plus violentes. 

Lors de la présidentielle de 2017, Manuel Valls, ancien Premier ministre, l’emploie pour qualifier le parti de gauche la France Insoumise. Il lui reproche un discours « ambigu » et même une « complicité » avec les islamistes dans un contexte électoral tendu, deux ans après les attentats de 2015. Il reprend alors un vocable manié depuis plusieurs années par l’extrême droite. Marine Le Pen, leader du Rassemblement Nationale, accuse d’ailleurs à la même époque Benoit Hamon, un autre candidat de gauche, d’être un « islamo-gauchiste ». Esther Benbassa, d’Europe Écologie Les Verts, a également été visée par ce terme, repris par de nombreux médias. 

Mais l’expression a une histoire plus longue derrière elle, qu’il importe de décortiquer pour comprendre les tenants et les aboutissants de ce terme polémique, utilisé comme injure politique. 

Un concept né dans les années 1990 

Pour Philippe Portier, vice-président de l’École pratique des Hautes études à Paris, ce terme prend naissance en 1994 en Angleterre. « Au départ, ce terme était mélioratif, explique-t-il. Il a été employé par un petit parti d’extrême gauche trotskyste anglais pour désigner la convergence des luttes qu’ils estimaient nécessaire entre la cause des prolétaires et celle des musulmans, puisque ces derniers occupent souvent dans les sociétés occidentales les fonctions subalternes naguère réservées à la classe ouvrière blanche. » Un texte, intitulé « Le Prophète et le prolétariat » résume d’ailleurs cette position. 

Mais le concept évolue et pénètre le débat français une dizaine d’années plus tard, en 2002. Pierre-André Taguieff, chercheur à l‘Institut d’études politiques de Paris, l’emploie le premier dans son ouvrage « La nouvelle Judéophobie ». Selon Loïc Le Pape, maître de conférence en sciences politiques à l’Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, l’expression est alors purement descriptive. « Taguieff utilise ce terme pour qualifier la rencontre conjoncturelle et contextuelle entre certains groupes d’extrême gauche et les tenants d’un Islam politique », analyse-t-il. Cette convergence se fait dans le contexte particulier d’une lutte contre le sionisme et de défense de la cause palestinienne, lors d’événements altermondialistes tels que le Forum social mondial. « Mais, explique Loïc Le Pape, cette alliance se délite dès 2005, 2006 et les premiers attentats touchant le sol européen. Elle n’existe plus du tout aujourd’hui. »

Le terme reste cependant dans le vocable politique français, d’abord employé régulièrement par l’extrême droite, puis repris progressivement par la droite, jusqu’au gouvernement actuel. Il prend alors de plus en plus une connotation polémique, dans un contexte marqué par plusieurs attentats djihadistes. 

Une série d’accusations visant notamment la France Insoumise 

La France Insoumise est ainsi accusée depuis plusieurs années de complicité avec l'islamisme. La députée Danièle Obono (LFI) a par exemple été visée par Manuels Valls en 2017, après une polémique portant sur un chauffeur de bus ayant refusé de conduire après une femme.

 « Est-ce que quelqu’un qui refuse de conduire un bus après une femme doit être mis sur écoute, perquisitionné, mis en centre de rétention ? avait-elle déclaré, citée par le quotidien Libération. Est-ce que des pratiques discriminatoires ont un lien avec le terrorisme ? Non, je ne le crois pas. » Puis, elle avait ajouté : « On peut être sexiste et religieux ou pas croyant. » 

La députée a d'ailleurs été de nouveau la cible d'accusations « d'islamo-gauchisme » au mois d'octobre dernier. 

Plus récemment, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a dénoncé les « complicités » de La France Insoumise, « qui ne cesse d’excuser l’Islam politique », présenté comme l’idéologie à l’origine du terrorisme.

Pour Gilles Clavreul, membre du Printemps Républicain, un courant proche de Manuel Valls, dénoncer l’existence en France d’un « racisme structurel » et d’une « islamophobie » liés à l’histoire de la colonisation divise au lieu de réunir, et alimente le ressentiment des populations victimes de discrimination. Il reproche ainsi aux « islamo-gauchistes » un « aveuglement », voire une complaisance face à certains discours très critiques envers la société française, faisant, selon lui, le terreau de l’islamisme le plus radical.

Anne-Laurence Petel, députée LREM d’Aix-en-Provence, condamne également les partis de gauche ayant participé à la marche contre l’islamophobie organisée en novembre 2019 après l’attentat d’extrême droite contre la mosquée de Bayonne. « On a tout à fait le droit d’être outré par l’attaque d’une mosquée, explique-t-elle. Mais je ne suis pas d’accord quand on pousse la démarche jusqu’à marcher aux côtés de gens porteurs d’une logique anti-républicaine. »

Pour elle, ces prises de position témoignent d’une logique électoraliste. « Par un brin de démagogie et de clientélisme, une certaine gauche s’est enfermée dans une logique communautaire au point de soutenir l’islamisme », affirme-t-elle. Elle reproche ainsi à la gauche de « s’adresser à des communautés plutôt qu’à l’ensemble des citoyens », une posture qu’elle juge « clivante » et dangereuse. 

Un terme extrêmement péjoratif 

Ceux dont les partis sont désignés sous le vocable « d’islamo-gauchisme » dénoncent quant à eux une grave entreprise de disqualification visant à les exclure du débat politique. Pour Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe du parti Europe Écologie Les Verts, « c’est un terme utilisé pour décrédibiliser les propos de celui qu’il stigmatise. Il empêche tout débat sur la place que la République accorde aux religions et annihile toute contradiction, alors qu’il s’agit d’un sujet crucial. »

Alexis Corbière, du parti de gauche La France Insoumise, évoque quant à lui « un mot absurde, une façon de faire peser le soupçon d’appartenir à l’anti-France. On en est venu à un point où lorsque quiconque considère qu’il y a un problème de discrimination envers les musulmans, il devient suspect. »

Éric Coquerel, député de la France Insoumise en Seine-Saint-Denis, dénonce la proximité du mot-valise « islamo-gauchisme » avec le « judéo-bolchévisme » employé dans les années 1930. Le chercheur Samuel Hayat a d'ailleurs décrypté la proximité de ces deux termes dans une tribune publiée sur le site de l'Obs. 

La violence du terme est telle que certains de ceux qui l’emploient admettent son caractère excessif. Gilles Clavreul, le reconnaît : « C’est devenu une façon de pointer du doigt de façon dépréciative. C’est un terme controversé et problématique que j’évite d’utiliser, même si cela a pu m’arriver », tout comme Anne-Laurence Petel, qui préfère parler de « gauche identitaire ». 

Le terme conserve cependant, pour l’un comme pour l’autre, une pertinence « sur le fond ». Des positions si clivées qu’elles témoignent d’une divergence idéologique profonde.

Des visions opposées de la société 

« Ces deux courants partent d’une nostalgie du vivre-ensemble », analyse Philippe Portier. Mais celle-ci s’exprime à partir d’analyses complètement différentes de la société. 

« D’un côté, on redoute que la critique de la société ne crée une juxtaposition de communautés n’arrivant plus à se parler, résume le chercheur. De l’autre, ceux qu’on désigne comme "islamo-gauchistes" considèrent que sous couvert d’universalisme, la société française libérale s’autorise à marginaliser une partie de la population. » 

Du point de vue d’une partie de la gauche française, l’organisation néo-libérale de la société contribuerait à reléguer les plus fragiles aux marges, ne leur laissant alors comme refuge que leurs communautés d’origine. C’est ce que pointe Sandra Regol : « En se désengageant de nombreux territoires, et en supprimant les services publics, l’État crée un vide, affirme-t-elle. Des structures communautaires et cultuelles se constituent alors pour répondre au besoin et finissent par s’y substituer. » Autrement dit, plus les musulmans seraient marginalisés socialement et victimes de discriminations ethniques, plus ils pourraient être conduits à se replier sur leur propre communauté et à vivre selon ses règles, en s’écartant par là du reste des citoyens. 

C’est donc en renforçant la place de l’État et en donnant une existence publique aux religions, par l’ouverture « de lieux de culte qui soient en lien avec la société », affirme Sandra Regol, que la place du fanatisme diminue. « Autrement, on fait le jeu des extrémistes, qui manipulent en disant : "Tu vois tu n’as pas ta place" dans cette société. C’est en laissant une place à la différence qu’on peut déconstruire ces discours », conclut-elle. 

Une fausse cohérence idéologique 

Des positions diamétralement opposées, que l’emploi d’un terme si polémique n’aide pas à réunir, selon Loïc Le Pape. « Le problème réside essentiellement dans le sens extrêmement flou de "l'islamo-gauchisme", explique le chercheur. Il ne faut pas y voir un ensemble idéologique cohérent. » 

Le « -isme » final de l’expression laisse ainsi, selon lui, entendre faussement une cohérence idéologique entre « islamo » et « gauchisme ». « Le -isme fige une pensée en un système idéologique rigide. Le problème, c’est que d’un constat fait à un moment donné pour aider à penser, on est passé à un terme étiquetant, labellisant, alors qu’il n’a rien de clair. » 

Que désigne en effet le suffixe « islamo » ? Et que signifie « gauchisme » ? Le problème de la notion, selon le chercheur, est d’entretenir un flou sur les catégories qu’elle cible, au risque de produire des amalgames. D’après Loïc Le Pape, le lien entre groupes tenants de l’Islam politique en France et attaques terroristes n’est, de plus, même pas établi. « Le problème du terme "islamo-gauchisme" est qu'il amalgame toute forme d’altérité intellectuelle radicale par rapport à une vision stricte de l’histoire de France, conclut-il. Et ce alors qu’il n’a aucun fondement académique. Le terme n’est utilisé que sur les réseaux sociaux et dans les sphères politiques et médiatiques pour faire marcher la machine à polémique. » 

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