Covid-19: la souffrance des étudiants, encore et toujours en télé-enseignement

Les enseignements à distance sont une souffrance pour beaucoup d'étudiants, qui pâtissent d'un manque de vie sociale et de difficultés d'apprentissage.
Les enseignements à distance sont une souffrance pour beaucoup d'étudiants, qui pâtissent d'un manque de vie sociale et de difficultés d'apprentissage. Getty Images - Alistair Berg

Des cours à distance au moins jusqu'au mois de janvier. Avec les bars et les restaurants, les universités sont les derniers lieux à rester fermés en France à cause du coronavirus. La situation est particulièrement difficile à gérer pour les étudiants, qui souffrent d'un manque de psychologues universitaires alors que leur santé mentale se dégrade.

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« On est nombreux à s’endormir devant nos écrans, et nos professeurs ne savent plus quoi faire ». Laura est en première année de double licence à la Sorbonne. Elle doute, après un mois et demi d’université à distance. « L’an dernier, nous n’avons même pas pu fêter notre bac, raconte la jeune femme de 19 ans. Et aujourd’hui, j’ai des lacunes. Que va valoir mon diplôme ? Va-t-il me permettre de trouver un travail ? Je n’en sais rien. » Comme elle, de nombreux étudiants souffrent de la fermeture des universités.

Après de premières annonces évoquant une réouverture en février, le président Emmanuel Macron est revenu sur sa décision. L'enseignement supérieur pourra reprendre progressivement en présence à partir de début janvier, avec une jauge de 50%. L’université demeure cependant l'un des derniers secteurs déconfinés de France, avec les bars et les boîtes de nuit. Et la situation reste incertaine. « Je m’y attendais, avoue Marie, 23 ans, en Licence 3 de sciences du langage à Paris Diderot. Mais l’apprendre et le voir, ce n’est pas la même chose. »

Des difficultés de concentration et un sentiment d'impuissance

Tous se plaignent de difficultés de concentration, causées par les cours à distance. « J’ai beaucoup plus de difficulté à rester concentrée, développe Marie. Je retiens moins bien les choses. Je me sens un peu laissée de côté ». 28% des étudiants souffraient ainsi du sentiment de ne pas être à la hauteur du travail attendu lors du premier confinement, selon l’étude Confins/I-Share, menée en partenariat avec l’Université de Bordeaux-Montaigne.

Un sentiment d’impuissance renforcé par la surcharge de travail induite par l’enseignement à distance. « Les professeurs ont peur que nous rations notre année, explique Laura. Ils ont tendance à nous ajouter du travail supplémentaire pour compenser, mais cela devient étouffant. » D’autant que beaucoup sont encore dans l’incertitude sur leurs modalités d’examen. « On ajoute du flou sur du flou en permanence, s’alarme Elie, en deuxième année de sciences sociales. Il n’y a aucune ligne claire. »

Solitude et isolement 

À cette inquiétude s’ajoute l’inconfort du travail à domicile. « Je n’ai pas deux endroits pour penser, résume Tamara, en Master 2 de psychologie clinique, à l’Université Paris 13. Je suis dans la même pièce pour travailler et pour me détendre, cela complique les choses. » La jeune femme vit dans un studio en grande banlieue parisienne. Mal équipée, elle a dû négocier avec sa voisine pour partager ses codes internet, mais sa connexion reste instable.

Le manque d’interactions sociales pèse également sur son quotidien. « Je sais que beaucoup de gens sortent, mais moi je suis complètement isolée, constate-t-elle. Je n’ai pas de distraction, pas de contact humain hors du téléphone… C’est difficile. » La manifestation contre la loi de « sécurité globale », qui a rassemblé 133 000 personnes en France samedi 28 novembre selon le ministère de l'Intérieur, a été son unique sortie en près de deux mois. Avant cela, elle n’avait vu personne à l’exception de ses deux chats. « Ma vie, ce sont mes chats, mon ordinateur et mes livres », soupire-t-elle, du haut de ses 25 ans. 

Elie souffre lui aussi de l’isolement lié au confinement et se sent abandonné par son université. « Aucun accompagnement psychologique n’est mis en place, dénonce-t-il. Je me suis remis à fumer, je mange n’importe comment, je passe mes journées en jogging… Et en face de moi, il n’y a rien. »

Trop peu de psys dans les services de santé universitaires

La France dispose en effet d’un seul  psychologue universitaire pour 30 000 étudiants, 20 fois moins que le taux recommandé par l’Accréditation internationale des services de santé mentale universitaires (IACS). À titre de comparaison, au Canada, un psychologue est disponible pour 3000 étudiants.  

Le docteur Emmanuel Weiss dirige le bureau d’accompagnement psychologique universitaire (BAPU) du Luxembourg, l’un des trop rares centres gratuits à destination des étudiants en difficulté psychique. Ses équipes sont débordées. « Nous travaillons sur liste d’attente, s’alarme-t-il. Quand quelqu’un nous appelle, nous ne pouvons le prendre en charge que trois à six mois plus tard, alors que la demande est croissante. »

Même constat du côté de l’association étudiante Nightline. Le nombre d’appels enregistrés sur la ligne d’écoute nocturne ne cesse d’augmenter. « Il existe un mythe sur les années étudiantes, considérées comme les plus belles de la vie, constate Daphne Argyrou, responsable orientation de l'association. Mais beaucoup souffrent d’isolement et de difficultés économiques, qui viennent s’ajouter au stress des études ».

Un étudiant sur trois présentait ainsi des symptômes dépressifs au printemps dernier, contre un pour dix dans la population adulte générale. La société Qare, qui propose des téléconsultations psychologiques et psychiatriques, enregistre 20% de demandes de suivi supplémentaires chez les moins de 25 ans depuis le mois de juin.   

« Certains des étudiants que je reçois ne parlent à personne de la journée, poursuit Emmanuel Weiss. Un jeune homme me confiait qu’il était complètement perdu. » Hors des réseaux de sociabilité informels de l’université, il est compliqué pour certains de rester accrochés et motivés par des cours qu’ils ne comprennent pas toujours. « Il est beaucoup plus difficile d’avoir accès aux professeurs à distance, continue le psychiatre. Une question posée entre deux portes à la fin d’un cours nécessite maintenant de prendre rendez-vous. »

La situation critique des étudiants étrangers

La situation est particulièrement critique pour les étudiants étrangers, encore plus sujets aux risques de décrochage et d’isolement que les autres. « Je n’ose pas poser de questions au professeur, déplore Barack, étudiant ivoirien en deuxième année de philosophie. Lorsque je ne comprends pas, personne n’est là pour m’expliquer. » Ses difficultés sont renforcées par son cadre de vie. Après avoir perdu son travail étudiant, suite à la fermeture des magasins fin octobre, il a renoncé à l’appartement en colocation qu’il louait à Paris pour aller se confiner chez son frère, dans les Yvelines.

« Je suis en famille, mais je n’ai pas d’espace à moi, explique-t-il. Nous sommes les uns sur les autres, les enfants font du bruit, il y a toujours des gens qui parlent autour de moi. » Il ne peut donc ouvrir ni micro ni caméra pour suivre ses cours, et a complètement renoncé à participer en raison de l'agitation ambiante. Barack est donc réduit à un écran noir, parmi les autres profils de son application de cours en ligne. « Au début, je m’installais dans la voiture de mon frère pour suivre mes cours tranquillement, affirme-t-il. Mais maintenant, je ne peux plus. La situation est vraiment difficile ».

Tous s’inquiètent en plus de la valeur de leur diplôme, un facteur clé pour leur avenir. « Je ne sais pas ce qu’il va se passer avec la crise économique, explique Laura. Je me demande même si cela vaut la peine que je continue mes études… Toutes les portes me semblent fermées. »

 

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