Entretien

Vaccin anti-Covid: «très, très difficile» d’évaluer la capacité de production

Une dose du vaccin du laboratoire américain Moderna, qui est autorisé en France.
Une dose du vaccin du laboratoire américain Moderna, qui est autorisé en France. AP - Elise Amendola
6 mn

L’Union européenne a commandé jusqu’à 300 millions de doses supplémentaires du vaccin de Pfizer/BioNTech, le double de ce qui avait déjà été négocié. Par ailleurs, ce 6 janvier, Bruxelles a validé un second vaccin pour lutter contre le Covid-19, le vaccin du laboratoire américain Moderna. Au total, les 27 ont donc commandé jusqu’à 760 millions de doses de ces vaccins autorisés. Après la course de la recherche, s’est engagée la course de la production. Frédéric Thomas, Partner en charge des secteurs de la santé et des sciences de la vie chez KPMG-France, a répondu à nos questions. 

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RFI : Quelle est la capacité de production de ces vaccins anti-Covid ?

Frédéric Thomas : Il est très, très difficile de répondre à cette question. Dans la production, il faut toujours considérer deux étapes : la production primaire qui concerne la ‘Drug substance’ ou le principe actif,même si c’est un peu différent pour un vaccin que pour un médicament ; ensuite il y a la partie qui consiste à mettre sous forme pharmaceutique, sous forme injectable par exemple.De ces deux capacités, c’est la plus petite qui va être déterminante. En plus, souvent ces deux productions ne sont pas réalisées par les mêmes acteurs.

Des chiffres sont jetés en pâture mais ce sont souvent des capacités théoriques. Par exemple, on dit ‘j’ai une chaîne capable de mettre en flacons X milliers de doses’. Mais dans la vraie vie, ça va dépendre des approvisionnements du principe actif, éventuellement des adjuvants. Donc les capacités officielles risquent fort de ne pas être atteintes.

Quel est le plus gros défi pour ces vaccins anti-Covid 

Il y a plusieurs types de défis. Le premier a été dépassé, c’était de réussir à concevoir le vaccin efficace sur les formes graves, même s’il reste des incertitudes. Après, pour l’instant tout le monde pense que les vaccins sont interchangeables. Mais le plus vraisemblable, c’est qu’ils ne le soient pas, c’est-à-dire que certains seront efficaces pour réduire les formes graves, d’autres pour réduire les contaminations, d’autres pour une catégorie particulière de la population. Donc peut-être qu’on va se retrouver face à un défi majeur qui est de donner le bon vaccin à la bonne personne. Si c’est un critère d’âge, ce sera relativement facile, si ce sont d’autres critères cela va devenir plus compliqué.Il y a des gros défis qui vont être strictement d’ordre logistique et d’organisation. 

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La course à la production des vaccins anti-Covid peut-elle se faire aux dépens d’autres médicaments ou d’autres vaccins ?

En fonction des choix qui seront faits, on peut imaginer que des vaccins ou d’autres produits soient mis un peu sous tension par le fait que tout le monde voudra produire des vaccins à brève échéance. Et la distinction entre production primaire et secondaire a encore du sens ici.

La capacité de de mise sous forme pharmaceutique injectable, par exemple, existe. Mais pour l’instant, les lignes sont en partie utilisées pour autre chose, même si Delpharm a annoncé la création d’une autre ligne.

La production en injectable est moins sur-capacitaire que pour des comprimés standards. Sur les comprimés, l’industrie pharmaceutique mondiale a des surcapacités donc elle aurait pu éponger facilement. C’est plus difficile sur l’injectable.

La question des capacités de production de vaccins en Europe rejoint-elle le problème de crainte de pénuries de certains médicaments au moment du confinement en Chine ? Y a-t-il un problème de souveraineté sanitaire ?

Ce n’est pas exactement le même problème. Car le problème de souveraineté des médicaments touche principalement la production des principes actifs. C’est un peu différent en France, mais au niveau européen et américain, il y a peu de problème de souveraineté au niveau de la fabrication secondaire, de la mise sous forme pharmaceutique. Comme les principes actifs des vaccins autorisés à ce jour sont produits en Europe ou aux États-Unis, il n’y aura pas véritablement de problèmes liés à la Chine et à l’Inde. En tous cas en l’état actuel des connaissances.

AstraZeneca et le laboratoire russe Galameïa se sont rapprochés pour réaliser des essais cliniques combinant leurs deux vaccins, Angela Merkel et Vladimir Poutine ont, selon le Kremlin, évoqué l’éventualité d’une production conjointe de vaccins : n’est-ce pas surprenant étant donné la compétition qu’il y a eu autour de ces vaccins ?

Au niveau des États, la compétition sur le fait de fournir et d’expliquer qu’on a été le premier à mettre à disposition le vaccin est passée. Donc maintenant, le sujet sur lequel les acteurs veulent se positionner, ce n’est plus l’annonce mais la part de marché.

Désormais, tout le monde fait un peu feu de tout bois pour être sûr que le vaccin dont il dispose en tant qu’industriel ou en tant qu’État industriel va bien trouver son marché.Tous les moyens sont bons pour trouver des alliances qui vont permettre d’améliorer la couverture géographique, par exemple.

Est-ce que certaines alliances dans le cadre de la Covid-19 pourraient avoir un impact durable sur le secteur ?

Le modèle de la BigPharma, c’est un modèle de mariage à l’essai qui existe depuis les années 1990. Ce mariage à l’essai se fait ainsi : «je co-développe un produit avec une société de plus petite taille ou je le développe pour son compte et si le succès est au rendez-vous, je finis par racheter la société ».Le meilleur exemple, c’est le rachat de Genentech par Roche.

Il est vrai que si, par exemple, Pfizer et BioNTech réalisent une très bonne performance sur leur vaccin et qu’en plus le modèle vaccinal par ARN-messager devient une méthode disons de routine, Pfizer sera tenté de racheter BioNTech. Et ce sera pareil pour les autres en fonction des succès remportés par les différentes alliances. Cela me parait évident.

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