Entretien

Covid-19 et mesures sanitaires: «La fête aide la société à fonctionner»

En France, les rassemblements festifs publics sont interdits, et il est recommandé de ne pas se réunir à plus de 6 personnes dans un lieu privé en raison de la crise sanitaire.
En France, les rassemblements festifs publics sont interdits, et il est recommandé de ne pas se réunir à plus de 6 personnes dans un lieu privé en raison de la crise sanitaire. Getty Images - Giuseppe Manfra
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Soirées privées ou rave-parties, des fêtes continuent à être organisées malgré l'épidémie de Covid et leur interdiction. Mais que se joue-t-il donc dans « la fête » ? Emmanuelle Lallement, anthropologue et professeure à l'université Paris VIII, a coordonné la revue « Éclats de Fête ». Elle revient sur la place occupée par la fête dans le monde social.

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Vingt-sept étudiants interpellés à Reims, deux personnes en garde à vue à Gennevilliers, les « free parties » sont dans le viseur de la justice… Celle de la Saint-Sylvestre à Lieuron, dans l'ouest de la France, a même donné lieu à une réunion d’urgence le 1er janvier au ministère de l’Intérieur, au point de devenir une quasi-affaire d’État.

Depuis le début de la crise sanitaire, fêtes clandestines et rassemblements interdits nourrissent les médias comme les conversations. Malgré les interdictions et les mots d'ordre sanitaires, beaucoup s'entêtent à se réunir pour partager un moment festif. Que nous racontent ces phénomènes sur l'état et le fonctionnement de notre société ? 

RFI : Est-ce important de faire la fête ?

Emmanuelle Lallement : Pour l’anthropologie, la fête appartient à la vie sociale. Elle en est des modalités. À ce titre, la fête est donc loin d’être superflue. Ce qu’on réalise d’autant plus maintenant que la fête est interdite, c’est qu’elle est nécessaire. La fête devient l’emblème de tout ce qui nous manque en ce moment en matière de relations sociales. Elle symbolise les rapports humains en dehors de l’entre-soi et de l’univers domestique.

Une fête permet de rencontrer des gens au-delà de son milieu familial et, surtout, elle permet d’investir d’autres lieux que le chez-soi. Son interdiction souligne donc en ce moment son caractère nécessaire et utile, elle le remet au premier plan. Même s’il s’agit d’un espace très cadré et codifié, la fête reste un lieu de relâchement des identités et des comportements sociaux habituels. C’est pour cela que cela fait du bien.

Cela a-t-il toujours été le cas ?

La fête est un phénomène universel, toutes les sociétés humaines organisent des fêtes. Nous avons besoin du phénomène festif pour exister, pour faire lien, pour faire société. La fête a toujours eu une fonction dans la production du social. Tous les pouvoirs ont aussi eu besoin d’organiser des fêtes pour exister.

En permettant de régénérer les liens sociaux, la fête aide la société à fonctionner, à se rappeler qui elle est. Elle structure et déstructure en même temps : le carnaval [dans la tradition médiévale] était un moment d’inversion des rôles établis. Par son caractère exceptionnel et circonstancié dans le temps, en suspendant temporairement l’ordre social, la fête lui permet finalement de perdurer. C’est une sorte de « soupape de décompression », qui permet ensuite de retourner dans un quotidien parfois morne et contraint. Cela ne veut pas dire que toute fête est rebelle, mais elles permettent des respirations, des moments où les gens relâchent la pression.

Y a-t-il un âge pour faire la fête 

Les jeunes sont très concernés par la fête et par son interdiction, dans la mesure où la jeunesse est une période de la vie où la socialisation est cruciale. C’est l’âge auquel on se socialise en dehors de sa famille et de ses appartenances sociales habituelles. La fête prend alors une fonction socialisante extrêmement importante. Ce n’est pas uniquement une pratique de loisir.

La fête n’est pas déconnectée du monde social, elle y est au contraire complètement imbriquée. On n’est d’ailleurs pas accepté dans toutes les fêtes, en fonction de son milieu d’origine, géographique, de son genre, de son âge… Tout ce qui produit les inégalités dans nos sociétés se rejoue dans le phénomène festif. On le voit bien avec les « dress code », par exemple.

Les interdictions font-elles de la fête un objet politique, comme le revendiquent les organisateurs du réveillon de Lieuron, dans Libération ?

La fête peut être quelque chose de politique, et on le voit actuellement puisque cela craquelle de partout. Les gens font la fête de manière clandestine, ils ont l’impression de faire autant de petites résistances, voire de petites rébellions.

Mais ce qui me paraît important, ce n’est pas tant que nous ayons besoin de faire la fête, c’est plutôt la manière par laquelle l’autorité politique exerce son pouvoir par l’interdiction des fêtes. Rétablir l’ordre est une manière d’exercer le pouvoir, et il n’y a pas mieux qu’une fête pour dire : « On va la faire cesser, on rétablit l’ordre ». On considère la fête comme provoquant du désordre, voire du danger et, effectivement, le pouvoir est là pour rétablir un ordre censé avoir été troublé.

La fête est donc dotée en ce moment d’un caractère non seulement transgressif, mais dangereux, et concentre tous les interdits actuels. C’est une grille de lecture extrêmement intéressante de notre société. On est dans un moment où il faut rester chez soi avec ceux qu’on a l’habitude de côtoyer, tout l’inverse de la trame festive, amicale, publique telle qu’on avait l’habitude de la pratiquer auparavant.

Après, il est évident que nous sommes en situation de crise sanitaire et qu’il faut faire attention, je ne dis pas autre chose. Mais focaliser tous les interdits sur la fête me semble aussi le moyen de faire oublier d’autres types de rassemblements et leurs conséquences. Dans les centres commerciaux, les gens sont absorbés par la pratique de la consommation. N’est-ce pas également une sorte d’ivresse ?

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