France: la formation des étudiants en santé bouleversée par l'épidémie

Les étudiants en santé sont appelés en renfort par les hôpitaux débordés par les patients atteints du Covid-19. Image d'illustration.
Les étudiants en santé sont appelés en renfort par les hôpitaux débordés par les patients atteints du Covid-19. Image d'illustration. REUTERS - STEPHANE MAHE

Des étudiants en soins infirmiers et des internes en médecine s'inquiètent de voir leurs cours et leurs stages se dégrader, alors que nombre d'entre eux sont réquisitionnés pour venir en aide aux soignants débordés par la crise sanitaire.

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Appelé en « renfort Covid » au printemps et à l’automne derniers, Marvin, en dernière année d’études de soins infirmiers, redoute son entrée dans le monde du travail l'été prochain. « J’ai été employé comme aide-soignant au lieu de pratiquer des tâches d’infirmier, lâche-t-il. Mes études ont été stoppées, et maintenant je ne me sens pas prêt à exercer mon métier. »

Comme lui, des soignants encore étudiants voient leur quotidien et leur formation bouleversés depuis plus d'un an par l'épidémie. Régulièrement réquisitionnés par des services de santé débordés, ils redoutent d'être privés d'une partie de leur formation.

Depuis début avril, le ministère de l’Enseignement supérieur limite à « 15 jours renouvelables une fois » ces réquisitions qui nécessitent la « suspension » des études. Elles pouvaient jusque-là durer bien plus longtemps et priver les étudiants de stages cruciaux pour leur apprentissage. La formation des étudiants en soins infirmiers alterne en effet normalement entre des périodes d’école et des périodes de stage, où les étudiants pratiquent les soins infirmiers encadrés par une équipe professionnelle.

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Des gestes répétitifs et limités

Mais depuis le début de la pandémie, ces deux aspects de l'apprentissage sont dégradés. Impossible en effet de s’entraîner à poser un cathéter en visioconférence, lorsque les cours sont dispensés à distance ; compliqué également de pratiquer des soins ou de préparer des traitements lorsque l’on vient en renfort dans des services surmenés. Cantonné à des tâches répétitives et limitées, employé comme aide-soignant alors qu’il suit des études pour devenir infirmier, Marvin le dit : ces périodes de stages ne lui ont « rien appris»

La dégradation des conditions d’apprentissage inquiète également certains internes en médecine, mobilisés eux aussi depuis le début de l’épidémie. « Les internats sont régulièrement interrompus par les chefs de service, qui affectent l’étudiant à un service Covid saturé, constate Gaëtan Casanova, le président de l'InterSyndicale nationale des internes (ISNI). Concrètement, les internes sont une solution de facilité, mais pendant ce temps, leur formation est dégradée. »

Des formations amputées

Adrien, interne en médecine générale dans un service hospitalier, s’inquiète ainsi de la qualité de sa formation : son stage de six mois en médecine polyvalente le confronte essentiellement à des malades du Covid. « Pour prendre en charge le Covid-19, il n’y a pas 36 manières de faire, ce sont toujours les mêmes gestes, résume-t-il. Je travaille encore plus que d’habitude, mais j’apprends beaucoup moins. Je ne traite presque plus les autres pathologies, il n’y a pas de variété, les formations et les cours théoriques sont annulés. Il me reste un an et demi d’internat, je n’aurais pas le temps de rattraper ce manque d’expérience. Je suis très inquiet. »

Une angoisse qui vient s'ajouter à l’épuisement dont souffrent déjà les internes : Adrien travaille parfois jusqu’à 90h par semaine. L’ISNI alerte d’ailleurs sur les conséquences de ce rythme sur la santé mentale des 30 000 internes travaillant dans les hôpitaux. Depuis janvier, cinq d’entre eux se sont suicidés. « La crise vient renforcer des difficultés préexistantes, cible Gaëtan Casanova. Face au Covid, on est dans une politique de court terme, mais il y a un problème de fond. La formation des internes est mise en danger, les patients risquent d’avoir des médecins épuisés et à la formation amputée. Il faut évidemment répondre à l’urgence, mais les autres pathologies continuent elles aussi d’exister, et il faut que les soignants soient formés à les prendre en charge correctement. »

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Des inégalités de formation selon les régions

D’autant que la crise s’étire dans le temps et rend la situation encore plus anxiogène. « On ne sait pas quand cela va finir et quand nous pourrons reprendre nos études normalement, explique Bleuenn Laot, présidente de la Fédération nationale des étudiants en soins infirmiers (FNESI). De plus en plus d’étudiants se mettent en année de césure pour attendre la fin de la crise et ne veulent plus travailler pour l’hôpital public. » 

Et s’ils sont souvent soutenus par leurs écoles, les IFSI, celles-ci sont parfois démunies face à la situation. « Il y a une forte disparité territoriale, relève Michèle Appelshaeuser, présidente du Comité d’entente des formations infirmières et cadres (Cefiec). Les étudiants installés dans les régions les plus touchées par l’épidémie sont les plus mobilisés, et donc ceux dont les études ont été le plus impactées. » Ce sont en effet les Agences régionales de santé (ARS) qui décident à leur niveau d’appeler en renfort les étudiants en santé.

De quoi créer des inégalités de niveau entre eux, même si Michèle Appelshaeuser nuance : « Il y aura sans doute un écart entre les diplômés de cette année et ceux des années précédentes. Mais si les nouveaux infirmiers n’ont pas toutes les compétences habituelles, cette crise exceptionnelle leur en a fait développer d’autres. Il faudra surtout bien les encadrer. »

Libérer du temps aux encadrants pour améliorer les stages

Quelque 27 000 nouveaux infirmiers devraient être diplômés à la fin de l’année scolaire, un renfort vital pour le système de santé. Mais pour Michèle Appelshaeuser, la crise actuelle met en lumière le manque de ressources humaines dont souffre l'hôpital. La présidente du Cefiec appelle ainsi à « travailler la place du tutorat et de l'encadrement » dans les stages des étudiants en soins infirmiers. Une solution qui passe selon elle par l'indemnisation des maîtres de stage, mais surtout par la libération d'un temps dédié spécifiquement à la formation des étudiants infirmiers, sans obliger les professionnels à balancer entre transmission et prise en charge des patients. 

De même, pour Adrien, les difficultés auxquelles sont confrontés les internes préexistaient à la crise sanitaire et relèvent notamment d'un manque de personnel et de moyens. « Le fonctionnement de l'hôpital repose essentiellement sur les internes, résume-t-il, ce n'est une nouveauté pour personne. Mais ce n'est pas normal de devoir travailler 90 heures par semaine. Je suis d'accord pour travailler plus, mais nous sommes là pour apprendre, pas pour faire tourner le service. » 

Gaëtan Casanova acquiesce : « Nous sommes à 100% avec les patients, c'est pour cela que nous avons choisi de faire ce métier. Mais il faut trouver un système plus équilibré, à court comme à long terme. » 

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