Témoignage

Procès du 13-Novembre: rencontre avec les épouses des frères jihadistes Fabien et Jean-Michel Clain

Image du camp de Roj où sont détenues des familles françaises de jihadistes, dans le nord-est de la Syrie.
Image du camp de Roj où sont détenues des familles françaises de jihadistes, dans le nord-est de la Syrie. © Murielle Paradon / RFI

Le 8 septembre 2021 s’ouvre à Paris un procès hors norme : celui des attentats du 13 novembre 2015, qui ont fait 130 morts dans la capitale française, notamment au Bataclan. Vingt suspects sont appelés à comparaître, parmi lesquels les frères Clain, Fabien et Jean-Michel, malgré leur disparition en Syrie en 2019. C’est de ce pays qu’ils avaient revendiqué les attentats au nom de l’organisation État islamique. Murielle Paradon et Boris Vichith ont pu rencontrer exceptionnellement les épouses Clain, détenues dans un camp en Syrie.

Publicité

Le bureau climatisé contraste avec la chaleur étouffante extérieure du camp de Roj, un ensemble de tentes perdues au milieu du désert syrien, une sorte de prison à ciel ouvert gérée par les Kurdes qui administrent le nord-est du pays. L’entretien est minuté et se fait sous la surveillance d’une garde kurde.

Mylène Clain est vêtue d’un long voile vert, masque chirurgical sur le nez, laissant uniquement apparaître ses yeux bleu clair. Elle accepte, après quelques hésitations, de répondre à nos questions sur son mari et les attentats de 2015 à Paris. Même s’il est donné pour mort depuis 2019 en Syrie, Fabien Clain est appelé à comparaître durant le procès, pour participation à une association de malfaiteurs terroristes et complicité d’assassinats en bande organisée. Son épouse le défend d’emblée : « Je sais très bien que ce n’est pas lui, on dira que je défends mon mari, mais je ne vais pas dire quelque chose qui est faux ». Fabien et son frère Jean-Michel étaient haut placés dans la hiérarchie de l’organisation État islamique. Chargés de la cellule médiatique, ils ont revendiqué les attentats de 2015 depuis la Syrie, dans des messages audio et vidéo. Selon l’ordonnance de mise en accusation, ils ont « nécessairement eu accès avant la commission des attentats à des informations précises sur les actions en préparation ».

«Le procès des attentats de 2015, je n’y pense même pas»

Les attentats en France, le procès qui va s’ouvrir, qu’est-ce que ça vous fait ? Long silence de Mylène Clain. « Je n’y pense même pas… Oui, il y a des victimes. Mais, nous aussi, on pleure des victimes », rétorque-t-elle en référence aux bombardements de la coalition internationale sur Raqqa, capitale autoproclamée de l’EI entre 2014 et 2017 et sur Baghouz en 2019, dernier réduit où s’étaient retranchés les jihadistes et où son mari Fabien a probablement été tué.

Dorothée Clain, l’épouse de Jean-Michel Clain, ne dit pas autre chose. Cachée derrière des lunettes de soleil et un grand chapeau, elle est amenée à son tour dans le petit bureau et accepte de nous répondre, contre toute attente. La garde kurde nous avait mis en garde : elle ne parlera pas, elle est très dure. La revendication des attentats ? « Mon beau-frère a fait son travail de journaliste, mon mari faisait des chants ». La réponse pourrait presque faire sourire s’il ne s’agissait pas du message accompagné de chants de propagande, diffusé par les deux frères Clain au lendemain des attentats du 13 novembre 2015. Concernant les accusations pesant sur son mari, les mêmes que son frère, « c’est faux, qu’ils amènent des preuves ! », assène Dorothée Clain, qui ajoute : « Quand bien même, moi je n’ai rien fait, je n’ai tué personne ».

«C’est le rêve de tout musulman de vivre sous le califat»

Elle s’exprime d’un ton mécanique, avec une colère contenue lorsqu’elle évoque la mort de 3 de ses 8 enfants, victimes, selon elle, des bombardements de la coalition internationale à la sortie de Baghouz en 2019, avant qu’elle ne soit emmenée dans le camp de détention d’Al Hol, puis Roj. Pourquoi avoir quitté la France pour rejoindre la Syrie avec ses enfants ? Cette convertie à l’islam évoque des musulmans « oppressés ». « En France, ce n’était plus possible d’élever mes enfants comme l’islam nous ordonne de les éduquer. » Le califat islamique, vaincu territorialement en 2019 en Syrie, vous y croyez toujours ? « Il a toujours existé […] C’est le rêve de tout musulman du monde entier de vivre sous la loi d’Allah ».

Le discours est radical et il n’a pas changé depuis sa sortie de Baghouz en 2019, lorsque RFI l’avait déjà interrogée. Ce califat autoproclamé de l’État islamique a fait régner durant cinq ans la terreur en Syrie, menant des exécutions en place publique, des décapitations, réduisant des femmes en esclavage… Les épouses Clain, qui se trouvaient alors à Raqqa, capitale de ce califat, pouvaient difficilement ignorer ces atrocités.

Les deux femmes vivent, depuis deux ans, dans des camps en plein désert syrien. D’abord Al Hol, puis Roj, plus petit et mieux gardé. Comme les autres familles de jihadistes, elles peuvent circuler librement à l’intérieur du camp, mais ne peuvent pas en sortir. « C’est une sorte de bulle », selon Mylène Clain, une prison à ciel ouvert qui ne dit pas son nom. Dorothée Clain se plaint des conditions de vie extrêmes, sous des tentes, par 40 degrés en ce moment. « J’ai 41 ans, mais c’est comme si ça faisait vingt ans que j’étais là. D’autres se seraient suicidées à ma place. Heureusement, je suis forte et j’ai des convictions ».

«Si je suis rapatriée, je sais que j’irai en prison»

Toutes deux évoquent longuement leurs filles respectives, que nous n’avons pas pu voir. Elles seraient blessées et manqueraient de soins. « Ma fille a subi 70 opérations, elle a une plaie qui ne se referme pas », raconte Mylène Clain, « les soins ne sont pas adaptés, on a demandé un rapatriement en France, mais comme je pense que c’est ma fille, rien ne se passe […] On nous parle de la France, des droits, des droits, mais où sont les droits ? ». Elle, ne désire pas être rapatriée : « Je sais que je vais aller en prison ».

Idem pour Dorothée Clain, qui évoque sa fille de 15 ans, blessée à la bouche par le tir d’une balle qui a tué sa fillette de 10 ans. « Elle vit un calvaire depuis deux ans et demi ». Elle ne demande pas son rapatriement. Dorothée Clain refuse d’être séparée de ses enfants et d’aller en prison. « On me proposerait un centre de déradicalisation, soi-disant si je suis vraiment dangereuse pour la société. Mais là, non, on me propose d’être incarcérée et d’être séparée de mes enfants ».   

Le message est adressé aux autorités françaises. Le gouvernement, lui, reste campé sur ses positions : ne rapatrier qu’au cas par cas des enfants considérés comme vulnérables. Le retour des jihadistes français et leurs épouses, détenus dans des prisons ou des camps en Syrie, n’est pas à l’ordre du jour. Des voix s’élèvent pourtant en France pour réclamer leur rapatriement, pour des raisons humanitaires et juridiques. L’administration semi-autonome kurde, qui en a la responsabilité, n’a pas les moyens de gérer éternellement ces camps, au bord de l’explosion, ou de juger ces jihadistes.

À Roj, dans le désert syrien, 300 femmes et enfants de jihadistes français attendent d’être fixés sur leur avenir.

À lire aussi : Procès du 13-Novembre: les origines du jihadisme en France

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Suivez toute l'actualité internationale en téléchargeant l'application RFI