Entretien

Procès du 13-Novembre, semaine 2: décrire l’horreur, l’exercice délicat des enquêteurs

Les statues apparentes de la salle des pas perdus apportent de la solennité à la salle d'audience.
Les statues apparentes de la salle des pas perdus apportent de la solennité à la salle d'audience. © RFI / François-Damien Bourgery

Six ans après les attaques terroristes du 13 novembre 2015 en France, le procès de ces attentats s’est ouvert à Paris le 8 septembre dernier. Les audiences s’étaleront sur neuf mois. Thibault Guichard, historien à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), suit ces auditions et nous livre chaque semaine son regard sur ce procès.

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RFI : Cette deuxième semaine a été marquée par le témoignage de cinq enquêteurs de la brigade criminelle. Pouvez-vous commencer par résumer le propos et le but de leur intervention ?

Thibault Guichard : Le rôle des enquêteurs de la police technique et scientifique est d’apporter des éléments de preuve qui permettront d’établir la vérité sur le crime. Historiquement, la figure de « l’expert » a acquis une importance croissante au sein du processus judiciaire puisque son témoignage doit servir à restituer les circonstances du crime.

Les enquêteurs de la « PJ » qui se sont succédé à la barre, entre mercredi et vendredi dernier, ont ainsi présenté à la cour les constatations scientifiques réalisées dans les heures suivant les attaques terroristes. Celles-ci ont pour objet de visualiser les lieux du crime, mais aussi de définir un comportement criminel. C’est-à-dire, à la fois de restituer la chronologie des faits et d’établir le trajet des terroristes dans l’espace.

Leur démarche consiste premièrement à circonscrire la scène du crime, puis à la découper en plusieurs zones, qui font chacune l’objet d’un relevé patient et minutieux : sont prélevés tous les indices et toutes les traces qui seront ensuite analysées par des scientifiques, notamment à des fins d’identification. C’est un travail de « longue haleine » comme l’a exprimé l’un des enquêteurs ; dans le Bataclan, par exemple, pour la seule zone où s’est fait exploser le deuxième terroriste après la prise d’otages, les constatations ont duré plus de 8 heures.

À la difficulté de leur tâche, s’est rajouté le caractère inédit des attaques du 13 novembre 2015. Aucun n’avait, par le passé, été confronté à ce genre de tuerie de masse. Plusieurs ont ainsi évoqué leur « sidération », une fois sur place, et le sentiment de se retrouver face à une véritable « scène de guerre ».

Le président de la cour avait annoncé la projection de documents sensibles lors de l’audience : des photographies, mais aussi des enregistrements vidéo et des extraits sonores. Quel est leur importance dans le déroulement du procès ?

L’image fixe ou animée tire en fait sa valeur de la capacité qu’on lui suppose à « objectiver », soit à rendre compte des événements tels qu’ils se sont passés, sinon le plus fidèlement possible. Le recours à l’image est d’ailleurs antérieur à l’apparition et la démocratisation du média photographique. Ainsi, au XIXe siècle, la scène du crime était représentée à l’aide de croquis.

L’image photographique présente toutefois cette qualité, aux yeux des enquêteurs et des juges, de n’être soumise à aucune interprétation. C’est un geste purement « technique » qui n’assume aucune autre ambition que de révéler, de signifier, et qui n’est porteur d’aucune intention « esthétique ».

Il n’empêche que l’image peut également susciter des réactions très variées et non contrôlées. La visualisation des différents sites des attentats, des terrasses complètement dévastées par le passage des terroristes, des armes ayant servi au massacre ajoute une part d’émotion non négligeable dans le déroulement du procès.

Doit-on alors tout montrer ? Quelle éthique face à la violence que recèlent de telles preuves ?

Le président de la cour doit arbitrer entre la nécessité de projeter des éléments de preuve – utiles pour la manifestation de la vérité – et la souffrance que leur visionnage peut impliquer, par exemple chez les victimes.

La question s’était posée au procès des attentats de janvier 2015. La Cour avait alors choisi de montrer les corps étendus dans la rédaction de Charlie, s’exposant à diverses critiques : certains journalistes avaient même évoqué une sorte de « profanation légale », une atteinte à la mémoire et la dignité des disparus.

Cette fois, aucun corps n’a été exposé à l’audience. Dans le Bataclan, c’est le nom des victimes que l’on a vu s’afficher à l’écran, sur un plan panoramique qui reproduisait intégralement la salle de concert telle qu’elle apparaît désormais, après les travaux de rénovation entamés au printemps 2016.

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