Iran

Iran: la misère sexuelle et le «mariage temporaire»

Selon une étude du ministère de la Santé, 75% des lycéens ont déjà eu des rapports sexuels avec des partenaires différents ou considéraient ces rapports «normaux».
Selon une étude du ministère de la Santé, 75% des lycéens ont déjà eu des rapports sexuels avec des partenaires différents ou considéraient ces rapports «normaux». Getty Images/Alireza Firouzi
Texte par : Nasser Etemadi
8 mn

Tout laisse à penser que l’avènement du futur est en œuvre et en gestation en Iran dans la sphère privée. Notamment dans les changements que subissent le modèle traditionnel de la famille et les rapports entre les sexes.

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Le vice-ministre iranien de la Jeunesse et du Sport, Mahmoud Golzari, a confirmé récemment l’opposition du gouvernement d’Hassan Rohani aux sites d’internet qui pratiquent le sigheh ou le « mariage temporaire », car celui-ci, d’après le responsable iranien, sape plus que jamais le fondement de l’institution fragilisée de la famille en Iran. Dans une critique à peine voilée contre le clergé traditionnel, ardent défenseur du mariage temporaire en Iran, le vice-ministre iranien a jugé aussi le sigheh comme étant « contre-nature » dans la mesure où par sigheh on cherche seulement à « structurer » le « comportement sexuel des jeunes » dans sa réalité, alors que le « but du gouvernement islamique doit être, d’après le responsable iranien, la sauvegarde et le renforcement de la famille à travers notamment le mariage en tant que tel. »

Par ailleurs, le général Esmail Ahmadi-Moghadam, chef de la police iranienne dont l’une des fonctions principales est de faire respecter la morale islamique dans tous les domaines, s’est à son tour inquiété de la baisse sensible du mariage et de l’augmentation continue du divorce et des rapports sexuels extraconjugaux dans le pays. Il a aussi alerté les autorités au sujet du nombre croissant des enfants issus des familles monoparentales et vivant en grande majorité avec leurs mères et favorisant dans le contexte d’une pauvreté accrue bien d’autres « difficultés sociales » (plus de 80 % des mères des familles monoparentales en Iran sont sans ressources, tandis que le taux du chômage chez les femmes de moins de 30 ans est supérieur à 50 %).

En effet, délivrer des actes de naissance pour des enfants issus du sigheh mais non reconnus par leurs pères est devenu un problème majeur pour la République islamique et cela en particulier dans des villes religieuses telles que Machhad ou Qom où le mariage temporaire se pratique plus qu’ailleurs en raison du soutien du clergé chiite. Celui-ci est, en effet, la seule instance à avoir le monopole de valider ou d’invalider le contrat du mariage en général et le sigheh en particulier en échange, bien sûr, des sommes non négligeables.

Ce que cache et révèle le mariage temporaire

Selon les résultats d’une enquête réalisée en 2008 par le ministère de la Santé en Iran, l’âge moyen de la prostitution dans ce pays est tombé sous la barre de 15 ans, tandis qu’il était à plus de 30 ans avant la Révolution islamique. Pis encore : il est aujourd’hui entre 12 à 13 ans d’après les études indépendantes qui confirment aussi que plus de 40 % des prostituées de Téhéran considèrent leur activité comme une profession tandis que 11 % exercent celle-ci au su (et avec l’aval) de leurs maris. Toujours selon les mêmes études, 50 % des prostituées de Téhéran ont au moins un baccalauréat ou un diplôme universitaire et les femmes mariées s’adonnant à la prostitution sont plus nombreuses que les femmes non-mariées.

Mais le sigheh, qui peut ne durer que quelques dizaines de minutes, a aussi été, comme l’avoue implicitement le vice-ministre iranien du Sport, un moyen permettant au clergé chiite en Iran d’officialiser la prostitution et de camoufler sa tentative désespérée à s’adapter à une autre réalité qui lui échappe de plus en plus, à savoir : le libre rapport sexuel entre les femmes et les hommes qui ne reconnaissent absolument plus les normes et les règles qui leur ont été imposées moyennant l’intimidation durant les 36 dernières années.

Une autre enquête réalisée en commun en 2008 par le ministère de l’Education nationale et l’Assemblée islamique auprès de plus de 141 000 lycéens (filles et garçons confondus) révélait que près de 75 % des ceux-ci ont déjà eu des rapports sexuels avec des partenaires différents ou considéraient ces rapports « normaux ». Elle révélait aussi que 80 % des lycéennes ont eu des expériences sexuelles avant d’obtenir leurs bacs et que plus de 17 % des lycéens et des lycéennes se déclaraient ouvertement « homosexuels » (ce qui peut-être en partie le résultat de la répression systématique de l’hétérosexualité en dehors du mariage par le régime).

Confirmant le résultat de cette enquête, le vice-ministre iranien de la Jeunesse et du Sport, Mahmoud Golzari, précise aussi que le premier rapport sexuel chez les adolescents iraniens commence dès l’âge de 14 ans, c’est-à-dire au collège : chose qui était impensable à l’apogée de la modernisation du régime Pahlavi considéré cependant par le clergé chiite le symbole de la « décadence » et de l’« occidentalisation » forcée du pays.

Effondrement de la famille patriarcale

Certes, pour une société jeune comme l’Iran d’aujourd’hui, où 71 % de la population vivent dans les villes, le sigheh a été aussi un dispositif pour poursuivre en matière de sexualité des pratiques qui vont au-delà des limites d’une théocratie désarmée face à la laïcisation des mœurs et l’effondrements des tabous. Cette laïcisation met en question le modèle de la famille patriarcale sur lequel a été fondé le gouvernement islamique. Elle ébranle l’ensemble d’un système de « surveillance et de punition » qu’a mis en place le régime iranien à travers le contrôle du corps féminin.

La seule et unique raison d’être du voile obligatoire en Iran est que celui-ci assure l’intimidation et donc le contrôle de toute une société à travers la répression du corps féminin et son rapport avec les hommes, c’est-à-dire l’autre moitié de la société. Or, c’est ce « dispositif répressif », le seul et unique rempart de la théocratie face à une société foncièrement laïque, qui est sur le point de s’effondrer aujourd’hui par le biais de la lutte des femmes, des nouveaux comportements sexuels et la désagrégation de la famille patriarcale ; désagrégation accélérée par une pauvreté qui touche désormais plus de deux-tiers de la population. Ce phénomène se constate aussi dans et par l’augmentation continue du divorce en République islamique.

Selon un autre rapport de l’Assemblée islamique en Iran, le taux du mariage a sensiblement baissé dans ce pays durant les dernières années en tombant sous la barre de –7 % dans les villes et de -26 % dans les villages. Cette baisse touche désormais les hommes de 25 à 29 ans et les femmes de 20 à 24 ans. Inutile de souligner qu’à quel point cette situation suscite l’inquiétude du Guide iranien qui a fait de l’augmentation de la population, c’est-à-dire au fond du renforcement de la famille patriarcale, un objectif stratégique voire vital pour la survie du système islamique.

Une sphère privée qui s’émancipe

Or, ces indices font partie d’un processus d’ensemble par lequel la sphère privée en Iran tente par des moyens différents de s’émanciper, de « se décoloniser », aurait dit le philosophe allemand Jürgen Habermas, par rapport aux contraintes et « impératifs » d’un système idéologique ayant perdu toute sa raison d’être. Elles montrent qu’il n’existe aucune étanchéité entre les sphères privée et publique et que les tentatives des Iraniens, jeunes ou pas, à se libérer dans le domaine privé finiront par soutenir une sphère publique, grâce notamment aux médias étrangers, à l’internet et à la lutte contre la censure et cela à l’ère des grandes révolutions communicationnelles. En Iran d’aujourd’hui se produit un processus semblable à ce qui s’est déclenché en Europe au sortir de la Renaissance et qui fut la formation d’une sphère publique d’opinion et d’action – d’une « société civile » au fond – comprise comme l’extension de la sphère privée et l’émancipation du modèle de la famille bourgeoise.

La transformation de la famille traditionnelle en Iran est partie intégrante d’une laïcisation en œuvre de la société. Elle pave, pour reprendre l’expression de Marcel Gauchet, le chemin d’une « sortie de la religion », ou d’une « société où la religion a un rôle structurant ». Elle rappellerait ce « ruse de la raison » dont parlait, par exemple, Hegel au XIXe siècle et qui devait par la médiation de la famille et de la société civile donner corps à l’Etat moderne comme une nouvelle « totalité éthique ». C’est donc l’émergence des « nouvelles significations sociales » que nous constatons aujourd’hui en Iran. Elles revendiquent leurs droits à travers les luttes permanentes contre les contraintes et les « significations » instituées d’un système devenu obsolète. La victoire dans ce conflit dépendrait beaucoup des femmes, mais aussi de la capacité de la sphère privée à faire émerger un espace publique d’opinion et de résistance comme support vital d’une société civile robuste.

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