Essai

Africains de Chine et Chinois d’Afrique : «Sur les ailes du dragon»

A Chocolate City, le quartier africain de Canton, Lieve Joris fait la connaissance de Cheikhna.
A Chocolate City, le quartier africain de Canton, Lieve Joris fait la connaissance de Cheikhna. Li Shudi

Auteur de nombreux récits de voyage, Lieve Joris s’attaque dans son dernier livre aux relations entre la Chine et l’Afrique. L’ancienne journaliste belge nous entraine dans son long périple, de Dubaï à Pékin, Canton, Shangaï, Kinshasa et Johannesburg... Où elle découvre une histoire en train de s’écrire et nous fait partager sa curiosité des regards croisés entre la Chine et l’Afrique.

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Ce livre tombe à point nommé. Le Mali est en train de négocier un accord historique avec la Chine : un prêt de 11 milliards de dollars sur vingt ans pour désensabler le fleuve Niger, construire des routes, des ponts, une voie ferrée Bamako-Conakry... Le tout en échange de l’exploitation conjointe d’une mine de fer à Kita et d’un vaste plan d’exploration du sous-sol malien, qui contient de l’or, mais aussi de l’uranium et du pétrole. Côté malien, les hommes de la présidence sont enthousiastes, et parlent d’une relation gagnant-gagnant. « Sans aucun état d’âme, même si les Français risquent de se sentir doublés »…

Des rapports pas seulement mercantiles

Ce sont les visages de cette « Chinafrique » que Lieve Joris scrute dans son dernier livre intitulé Sur les ailes du dragon. Un récit de voyage tiré d’un long périple de dix-huit mois, réalisé par étapes entre 2009 et 2011, avec des allers-retours entre la Chine et l’Afrique. L’auteur est partie regarder toutes les facettes de cette relation complexe, qui n’est pas seulement mercantile. Dès ses premiers pas à Chocolate City, le quartier africain de Canton, elle fait ainsi la connaissance de Cheikhna, un commerçant malien qui sonde l’histoire.

Extrait : « Deux garçonnets au crâne rasé avec une tresse au bas de la nuque tirent Cheikhna par la manche et ne le lâchent plus. Il s’en débarrasse d’un geste irrité. « Ici, ils ne savent pas mendier. Je suis musulman, je donne de l’argent aux pauvres, mais pas si on me force. » Autrefois, tous les Chinois étaient pauvres, dit-il, ils n’avaient rien à manger, ils se mangeaient entre eux tellement ils avaient faim. « Tu sais que notre président, Modibo Keïta, est venu en Chine en 1964 et qu’il a apporté de l’or et du poisson pour Mao ? Mao a mis le poisson dans un étang, c’est pour ça qu’on peut manger du poisson partout ici. Et des mangues – t’as vu les mangues au marché ? Elles viennent du Mali. Sauf qu’ici, elles sont plus petites ». Des Chinois qui se mangent entre eux – je me demande s’ils apprécieraient d’entendre ça de la bouche d’un étranger. Je comprends tout à coup pourquoi Cheikhna se promène avec autant d’assurance : il est persuadé que le socialiste Modibo, qui était très prochinois, a contribué au succès économique de ce pays. »

<i>Sur les ailes du dragon, </i>de Lieve Joris, paru aux Editions Actes Sud.
<i>Sur les ailes du dragon, </i>de Lieve Joris, paru aux Editions Actes Sud. DR

« L’Afrique vue à travers un objectif chinois » 

De même, Lieve Joris explore les regards chinois sur l’Afrique, préjugés inclus. « A Beijing, les Chinois se sont habitués à voir des Africains, mais quand Jacques (un Congolais, ndlr) voyage à l’intérieur du pays et qu’ils voient sa silhouette élégante et élancée, ils le prennent pour un Noir d’Amérique. Selon eux, les Africains sont pauvres, petits et sales ». Au fil des pages, à travers un tourbillon d’anecdotes, on découvre que les Chinois considèrent aussi l’Afrique comme un continent jeune, fraîchement indépendant, qui paraît encore vierge car relativement peu peuplé et très peu industrialisé…

L’auteur interroge Zeng Qiang, l’un de ces nombreux experts chinois qui connaissent bien l’Afrique, membre d’un think-tank du ministère de la Défense : « Les Chinois ont du mal à négocier avec les Africains, dit-il, car on se retrouve souvent en face de gens qui se battent entre eux comme des chiens et il est impossible de savoir qui est le chef de file. Le temps de le comprendre et il est remplacé par un autre. « Les Chinois sont des sédentaires, ce sont des éponges : ils absorbent, ils collectent. (…) Les Africains sont plutôt des nomades : ils vont leur chemin et n’emportent rien avec eux. »

Les responsables politiques chinois ont un goût particulier pour des pays qui leur ressemblent, explique Lieve Joris en parlant à RFI de son livre. L’Ethiopie par exemple, « en tant que pays pauvre ayant une grande histoire et une culture très ancienne ». Ou encore l’Angola, le Zimbabwe ou le Rwanda, « des pays ayant des régimes forts et paraissant déterminés à prendre leur destin en main ». En revanche, « les Chinois ont du mal à comprendre que le Nigeria, un pays qui regorge de pétrole, puisse être aussi mal géré et connaître des pannes d’électricité, très loin du modèle d’Etat archi-organisé qui est le leur ».

Changements à l’œuvre 

Lieve Joris s’est appliquée à observer les changements à l’œuvre chez les Africains de Chine et les Chinois d’Afrique. Elle croise ainsi un Malien à Shanghaï qui rêve d’industrialiser son pays, en commençant par faire de la farine de pois chiche… Et rencontre dans une université de Jinhua cette étudiante chinoise qui revient éblouie d’un voyage en Zambie.

« Elle a visité la fameuse « ceinture du cuivre » et s’est étonnée de constater que toutes les mines étaient aux mains de sociétés étrangères : pas une seule n’est zambienne. « J’espère qu’on ne va pas y implanter davantage d’industries car je n’ai jamais vu de ciel aussi bleu ni de nuages aussi blancs qu’en Zambie ». (…) Ses yeux brillent à nouveau. Elle a mûri, elle n’est plus l’adolescente que j’ai rencontrée la fois précédente. Sa nostalgie me rappelle la douleur lancinante que j’ai ressentie en rentrant de mon premier voyage au Congo. Comme si j’avais quitté un film en couleurs pour un film en noir et blanc. »

Au final, Lieve Joris ne porte aucun jugement et se garde bien de toute analyse définitive. Elle se contente d’observer. Et se reconnaît dans toutes ces trajectoires de « gens qui changent, à force de voyager ».

Sur les ailes du dragon, par Lieve Joris. Editions Actes Sud. 2014.

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