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Brett Bailey, l’artiste sud-africain qui fait polémique

Angelo Soliman, historien et philosophe, embaumé et exhibé au Musée viennois d’Histoire naturelle à la fin du XVIIIe siècle.
Angelo Soliman, historien et philosophe, embaumé et exhibé au Musée viennois d’Histoire naturelle à la fin du XVIIIe siècle. © Sofie Knijff

A Paris, « Exhibit B » fait polémique. Brett Bailey est accusé par certains de reproduire les « zoos humains » des expositions coloniales qu’il entend dénoncer. Ce 27 novembre, des incidents en marge de la première du spectacle au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, en banlieue parisienne, ont contraint son directeur à annuler la séance... Déjà, en septembre, à Londres, le centre Barbican avait renoncé à montrer son exposition pour cause de pétition, signée par 23 000 personnes, et de manifestations de militants antiracistes. Une autre pétition lancée en France rassemble près de 20 000 signatures, mais l'exposition est défendue par de grands noms de la culture comme Peter Brook, ainsi que par la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, et la maire de Paris, Anne Hidalgo. Explications.

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La barbe taillée en pointe et le regard vif derrière des lunettes teintées, Brett Bailey47 ans, observe la controverse monter en France au sujet de son exposition « Exhibit B ». Il trouve normalque « des voix s’élèvent » et qu'il y ait débat, mais lui-même reste très mesuré. Il montre plus de signes de fatigue que d’irritation.

Metteur en scène et plasticien, il mène la compagnie « Third World Bunfight », dont le nom rempli de dérision signifie « la bagarre et la fête du tiers-monde ». Il présente à Paris à la fois Macbeth, un opéra revisité avec acteurs-chanteurs congolais rescapés des guerres du Kivu, et l’exposition « Exhibit B » : des tableaux vivants, avec des acteurs noirs surgis d’un passé colonial largement occulté dans les livres d’Histoire. Des acteurs qui ont pour mission de renvoyer leurs regards aux spectateurs en les fixant droit dans les yeux.

Une exposition choc qui met mal à l’aise

« Exhibit B » est le second volet d’un projet provocateur, qui joue sur les émotions pour entraîner la réflexion. Il a commencé par « Exhibit A », qui portait sur l’histoire de l’ancienne Afrique du Sud-ouest, l’actuelle Namibie, une ex-colonie allemande. « Exhibit B » vise à dénoncer les causes du racisme institutionnalisé et gravé dans les perceptions des anciennes métropoles coloniales. Elle tourne depuis 2010 autour du monde sans faire de tollé particulier, y compris en Afrique du Sud en 2012 à Grahamstown.

« Quand j’ai vu " Exhibit B " au Festival d’Avignon en 2013, comme tout le monde autour de moi j’étais profondément ému. On sortait avec admiration pour les interprètes qui assumaient avec courage et détermination la souffrance de leurs ancêtres. La mise en évidence de l’atrocité de l’époque coloniale passait plus fort à travers le silence et la dignité des interprètes et sans aucune déclaration ni polémique.

Pendant tant d’années aux Bouffes du Nord, tous ceux qui participaient au travail du Centre international de recherche et de création théâtrale ont cherché à affirmer qu’un travail d’ensemble peut éveiller un respect partagé.

Je n’ai pas vu " Exhibit B " depuis Avignon et je ne peux pas témoigner de ce qu’il est devenu après tant de changements de pays et de participants. Mais, il est difficile à comprendre que l’expression de honte d’un artiste sud-africain devant les atrocités du passé colonial et de l’apartheid puisse subir aujourd’hui la censure. »

Peter Brook. Paris, 25 novembre 2014

Au contraire, l’accueil a été plutôt positif partout, avec des réserves émanant de certains artistes et critiques d’art noirs, qui estiment que Brett Bailey reproduit ce qu’il dénonce. Conçue pour mettre mal à l’aise le spectateur blanc, l’exposition dérange parce qu’elle ne tient pas compte de l’émotion d’une partie de son public noir – qu’il soit présent ou absent. Certains dénoncent une exposition qu'ils n'ont pas vue, et qu'ils ne veulent pas voir.

« Je ne vais pas mettre en péril ma stabilité psychique face à une souffrance que je ne connais que trop bien pour prendre la parole », explique ainsi la chanteuse Bams, d’origine camerounaise. Elle appelle par principe à l’interdiction d'une exposition qui porte, à son avis, « atteinte à la dignité humaine », à la tête du Collectif contre « Exhibit B » à Paris.

Polémique à Londres et Paris

La controverse n’a vraiment pris de l’ampleur qu’après la parution en août d’un article à charge du quotidien britannique The Guardian, qui titrait sur le « zoo humain ». Des groupes antiracistes se sont indignés. Une pétition a recueilli 23 000 signatures en Grande-Bretagne et des manifestations ont incité le Barbican à renoncer à ouvrir ses portes au moment de l’exposition. En France, le Collectif mené par Bams dénonce un travail de « Blanc pour les Blancs qui ne donne pas la parole aux Noirs ». Et ce, même si les acteurs noirs qui participent à la performance la défendent, et si leur point de vue est présenté dans des panneaux qui les présentent un par un à la fin de l’exposition. 

« Créer un zoo humain, ce n’est pas de l’art », dénonce par ailleurs le professeur John Mullen à Paris, qui admet lui aussi ne pas avoir vu le travail qu'il dénonce. « On n’accepterait jamais que soient exhibés des tableaux vivants sur ce modèle pour " faire réfléchir " sur les massacres des juifs par les nazis - avec des figurants juifs - ou pour " faire réfléchir " sur le viol, avec des figurantes femmes », écrit-il ainsi dans une tribune.

« Ce spectacle, qui entend dénoncer sans ambiguïté ce que le racisme a produit de pire par une représentation de tableaux incarnés, a été vu dans plusieurs villes européennes, à Avignon et au 104 en 2013, ou encore tout récemment à Poitiers, sans qu'aucun incident ne trouble sa programmation ni sa découverte par des spectateurs ayant librement choisi d'y assister [...]. Je condamne fermement ces tentatives d'intimidation ou de censure, car elles reposent sur des amalgames et des formes d'intolérance qui n'ont pas droit de cité dans notre République. »
Communiqué du 26 novembre 2014.

Parmi les 19 600 signataires de la pétition lancée par le collectif contre « Exhibit B » figurent l’écrivaine antillaise Maryse Condé, la sociologue féministe Christine Delphy et l’historienne Françoise Vergès. Le débat est vif. D’autres spécialistes de l’histoire coloniale comme Pascal Blanchard, coordonateur de l’ouvrage collectif La France noire (La Découverte, 2011), sont favorables à l’exposition, au risque de se faire traiter de « Blanc » comme Brett Bailey…

Attaqué sur le fait qu’il est Blanc

« La polémique parle plus de ceux qui la portent et de la société dans laquelle elle se produit que de mon travail, commente Brett Bailey. Je pose mon exposition, elle gratte la surface et des choses en sortent ». En France, le débat a pris une autre dimension : trois organisations de lutte contre le racisme ont publié le 21 novembre un communiqué qui défend l’exposition. La Ligue des droits de l’homme, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme et le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples pensent que la « controverse a pris une forme inadmissible » et plaident pour un art « libre » contre le racisme. « Nul ne saurait interdire à un artiste de représenter la souffrance qui résulte du racisme, dès lors qu’il n’en fait pas l’apologie », disent-elles, tout en mettant en garde sur le « procès d’intention » fait à l’artiste « au motif qu’il est Blanc ».

Dans la foulée, la ministre française de la Culture, Fleur Pellerin, est montée au créneau le 26 novembre pour défendre l'exposition. De même, la maire de Paris, Anne Hidalgo, a affirmé qu'elle n'accepterait « en aucun cas que ce spectacle soit déprogrammé pour des motifs irrecevables », tout en rappelant que « Exhibit B est une performance engagée, dénonçant intelligemment différentes formes de racisme à travers l'Histoire ».

Attaqué sur son identité, Brett Bailey hausse les épaules. « Oui, je suis un Sud-Africain blanc, et donc dans une position de privilège, répond-il. Si j’avais été Noir, je ne serais très probablement pas dans la position qui est la mienne aujourd’hui ». Pris à parti sur ses déclarations antérieures à la presse, à laquelle il a expliqué avoir grandi sans conscience du drame de l’apartheid, il assume : « Chez moi, il y avait une femme de ménage noire, mais je n’avais pas idée du sort de la population noire, ni de l’ampleur du combat contre l’apartheid, qui se passait underground. Quand on vit dans un aquarium, on ne sait pas qu’il y a une mare au dehors… »

Parmi ses artistes sud-africains préférés, il cite Brett Murray, connu pour ses sculptures murales, la plasticienne Jane Alexander et le photographe Pieter Hugo, tous Blancs, mais aussi Athi-Patra Ruga, un plasticien noir remarqué pour ses installations et sélectionné par les éditions Phaïdon dans un livre intitulé Younger than Jesus (« Plus jeune que Jésus »), une sélection de 500 artistes de moins de 33 ans à travers le monde. Un reflet de l’Afrique du Sud d’aujourd’hui où le débat sur le racisme qui persiste est l’un des plus décomplexé au monde.

« Exhibit B », par Brett Bailey. Au Théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis, du 27 au 30 novembre 2014. Au 104, à Paris, du 7 au 14 décembre.  

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