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Médias

Affaire Socrates au Portugal: l’impact de la couverture médiatique

L'ancien Premier ministre, José Socrates, est arrêté et interrogé pour corruption et blanchiment d'argent présumés. Le 22 novembre 2014.
L'ancien Premier ministre, José Socrates, est arrêté et interrogé pour corruption et blanchiment d'argent présumés. Le 22 novembre 2014. Reuters/Hugo Correia
Texte par : Marie-Line Darcy
4 min

Le ballet médiatique autour de l’interpellation à l’aéroport de Lisbonne de l’ex-Premier ministre socialiste, José Socrates a captivé le Portugal, tenu informé minute par minute, les 22 et 23 novembre, tant par les télévisions que par les journaux en ligne.

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Durant les trois jours de l’audition du suspect par le ministère public, c’est à peine si on a pu entrevoir le visage de José Socrates derrière une vitre teintée. A peine si les journalistes battant le pavé devant le Palais de justice ont pu obtenir autre chose qu’un grognement de la part de l’avocat du célèbre interpellé. Il n’empêche. Le Portugal a vécu en direct ou presque la mise en accusation d’un ancien chef de gouvernement. Un phénomène inédit au Portugal comme dans la péninsule ibérique. Et plutôt rare en Europe.

La personnalité à la fois charismatique et arrogante de Socrates a contribué largement à la surenchère médiatique. Au-delà, les Portugais avaient le sentiment diffus que « si on l’a mis en prison, c’est bien qu’il a commis ce dont on l’accuse ». En l’espace d’un week-end, leur sentiment d’impunité face aux crimes de corruption a disparu. Peu importait la présomption d’innocence et le respect d’une justice qui a frappé fort. Les médias avaient parlé et l’opinion était formée.

Près de 90% des personnes interrogées pour une enquête de la Commission européenne en 2014 ont exprimé le sentiment que la corruption est généralisée au Portugal. Mais ils n’étaient que 1% à admettre avoir été « tentés » (4% en moyenne en Europe). Les chercheurs, eux, mettent en évidence la relation directe entre la perception diffuse de la corruption et l’impact de la couverture médiatique.

Une information à circuit fermé

C’est aussi ce qui ressort de l’analyse du Centre d’investigation des médias (CIMJ) intitulée Couverture journalistique de la corruption politique, dont les conclusions préliminaires ont été présentées ce 9 décembre lors de la « Journée mondiale de lutte contre la corruption ». L’universitaire Isabel Ferin et la journaliste Estrela Serrano se sont intéressées (dans un ouvrage à paraître) à quatre affaires de corruption très récentes (2005-2012) : les scandales Freeport, Face Oculta, BPN et Sous-marins (le nom de Socrates est lié aux deux premières affaires, mais il n’est pas poursuivi).

Leurs premières conclusions mettent en évidence le circuit fermé dans lequel l’information circule entre les médias traditionnels et la blogosphère. L’autocitation, l’alimentation mutuelle en informations sans sources référencées, les fuites organisées, font boule de neige, grossissant l’impact de la perception des affaires par le public en général. Tout ceci reposant sur un vide au sein des pouvoirs publics.

« Les médias vivent de l’exploitation des faiblesses de la justice. Les magistrats eux-mêmes le reconnaissent : il y a un déficit de communication entre la justice et les citoyens, au travers des médias et des journalistes. Très souvent, le type de relations cultivé entre les deux pôles, la justice et les médias, conduit au " cirque " auquel on a assisté, à savoir la chasse à une personne publique. La communication de la justice aurait dû prévoir l’énorme spéculation autour de la situation. La surenchère et la diffusion d’informations erronées auraient du être évitées », explique Estrela Serrano.

La guerre des « DDT »

Au Portugal, une affaire de corruption chasse l’autre sur la scène médiatique. L’une des affaires les plus importantes actuellement en débat (commission parlementaire) est le cas BES - Banco Espirito Santo ou plutôt Ricardo Salgado, son ex-dirigeant et principal actionnaire de cette banque privée qui a fait faillite l’été dernier. Salgado est surnommé DDT (Dono De Tudo isto, « le patron de tout ça »), tant son nom et ses affaires sont liés au monde politico-financier du Portugal. En jeu, une énorme facture en milliards d’euros que les contribuables voudraient bien ne pas avoir à payer un jour ou l’autre. Là encore, corruption, blanchiment d’argent, fraudes et autres délits d’initiés sont sur la table des magistrats.

Invité à participer au débat organisé le 9 décembre par le Syndicat de la magistrature, Carlos Ferreira, procureur adjoint dans l’affaire Face Oculta (jugée en septembre 2014), évoque un autre « DDT » néfaste pour la justice : « Décrédibiliser, Décentrer et Transformer ». Selon le magistrat, les violations répétées du secret de la justice observées au Portugal sont le fait des accusés et de leur défense, compliquant ainsi les dossiers d’instruction. Le secret de justice foulé aux pieds, la présomption d’innocence ignorée, les ressorts d’une justice libre et indépendante dans une démocratie sont remis en cause. Les pouvoirs publics ont cependant franchi un pas en reconnaissant leur incapacité à communiquer clairement et directement sur les affaires de justice.

Le dernier rapport annuel de Transparency International situe le Portugal à la 31e place des pays où la perception de la corruption est moindre (sur 175 pays analysés), ce qui est mieux que l’Espagne, l’Italie ou la Grèce... Dans les deux classements précédents, il était à la 33e place. L’analyse ne prend cependant pas en compte les dernières affaires, BES-Salgado, Visas en or et celle, paradigmatique, de José Socrates.


La justice au Portugal (vu sur les murs de Lisbonne).
La justice au Portugal (vu sur les murs de Lisbonne). RFI / Marie-Line Darcy

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