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Après la libération de Lazarevic, des réactions sans nuance au Mali

Des soldats français de l’Opération Barkhane patrouillent dans Tombouctou. Le 6 novembre 2014.
Des soldats français de l’Opération Barkhane patrouillent dans Tombouctou. Le 6 novembre 2014. Reuters/Joe Penney

Les auditeurs d’Appels sur l’actualité veulent comprendre les raisons pour lesquelles le Mali a libéré plusieurs prisonniers islamistes et affiliés à Aqmi, en échange de Serge Lazarevic, le dernier otage français au Sahel. Parmi eux, Mohamed Ag Wadossene, responsable de l’assassinat d’un gardien de prison, dont la libération choque l’opinion malienne.

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Pourquoi le Mali a-t-il libéré plusieurs preneurs d’otages pour permettre la libération d’un seul français ?
Au moins quatre jihadistes ont été libérés au Mali en échange de Serge Lazarevic. Il y a deux jeunes originaires de Kidal, Mohamed Aly Ag Wadossene et Heiba Ag Acherif. Deux demi-frères impliqués directement dans l’enlèvement de Serge Lazarevic et de Philippe Verdon à Hombori le 24 novembre 2011, et tous deux membres d’Ansar Dine, la branche malienne d’al-Qaïda au Maghreb islamique. Il y a également deux membres d’Aqmi, deux étrangers : un Tunisien, Oussama Ben Gouzzi, et le Sahraoui Habib ould Maouloud. Ces deux-là étaient des proches d’Abou Zeïd tué au printemps 2013 lors de l’attaque franco-tchadienne dans le Tegharghar au nord de Kidal. Ils avaient été arrêtés par les Tchadiens au moment de la mort d’Abou Zeïd. Ici, à RFI, nous continuons à dire qu’il y a eu au moins l’échange de quatre personnes : il existe un faisceau d’indices qui laissent à penser que d’autres personnes ont été relâchées ailleurs qu’au Mali dans le cadre de cet échange contre l’otage français.

Pourquoi un tel échange de la part du Mali ?
Tout simplement parce que Bamako n’a pas eu le choix. La libération de certains jihadistes était une revendication directe d’Aqmi pour laisser la vie sauve à Serge Lazarevic. Paris n’a pas directement entre ses mains des terroristes d’Aqmi. Ils sont emprisonnés au Mali, au Niger, en Algérie, etc. La France a donc demandé à ses partenaires, notamment aux Maliens, de libérer les personnes qu’Aqmi souhaitait revoir en liberté. Le Mali dit aujourd’hui que son honneur était en jeu dans cette affaire. Son ministre de la Justice, Mohamed Ali Bathily, a dit lui-même que « le Mali ne pouvait pas faire moins pour les ressortissants de pays qui l’ont aidé. »Paris, depuis deux ans, a déployé son armée au Mali, d’abord pour arrêter la progression des jihadistes vers le sud du pays, puis désormais pour tenter de neutraliser les foyers islamistes dans la région sahélienne. En d’autres termes, Bamako lui devait bien ce petit service. Le ministre Bathily relativise d’ailleurs l’affaire en disant que ce n’est pas la première fois qu’un tel deal est réalisé, notamment un échange de prisonniers entre le Mali et les groupes armés du Nord. Pour lui, c’est la même chose.

Pourquoi cet échange a-t-il été si mal vécu par l’opinion publique malienne, et notamment celui de Wadossene ?
Les autorités maliennes savaient qu’elles allaient subir les foudres de la rue et de la société civile. Elles ont cherché un temps à nier. Mais la rue n’était pas dupe. Dès les premières rumeurs d’échanges de prisonniers, l’indignation était partout à Bamako. Sur les réseaux sociaux, on dénonçait un échange « inique » : le Mali bradait son devoir de justice et sacrifiait les victimes et leurs familles. L’Association malienne des droits de l’homme fustigeait le règne de l’impunité à la place de la justice et l’opposition faisait remarquer qu’un tel échange décrédibilisait la lutte contre le terrorisme. Mais la libérationd’Ag Wadossene a été d’autant plus insupportable pour les Maliens que ce Touareg originaire de Kidal, membre d’Ansar Dine, non content d’être un jihadiste, est aussi l’assassin d’un gardien de prison de Bamako. En juin dernier, avec des complices à l’intérieur et à l’extérieur de la Maison centrale d’arrêt de Bamako, il avait réussi à se faire la belle en tuant un surveillant. L’affaire avait fait grand bruit à l’époque et son arrestation quelques jours plus tard par les forces maliennes dans une maison à Bamako avait été un vrai soulagement pour les Maliens qui attendaient un procès exemplaire de ce jihadiste assassin. Et voilà que Bamako le libère pour « faire plaisir » à Paris. Les réactions ont été sans nuance : « Un Français vaut donc plus qu’un Malien aux yeux du pouvoir de Bamako ». « Le pouvoir malien se laisse marcher dessus par Paris ». La presse malienne était remplie d’indignation et de haine.

Pourquoi Aqmi a-t-il demandé précisément la libération de ce Touareg ?
Pour comprendre, il faut regarder du côté des ravisseurs de Lazarevic : des jihadistes maliens proches d’Abdelkrim el-Targui, le premier Touareg malien à avoir été responsable d’une katiba d’Aqmi. Ce très proche de Iyad Ag Ghali l’est également de Sidane Ag Hita, un des hommes forts d’Ansar Dine depuis ces derniers mois et qui n’est autre que l’oncle d’Ag Wadossene et d’Ag Acherif. C’est lui qui leur avait commandé d’aller enlever les deux français à Hombori. Il tenait donc logiquement à les faire libérer.

Quelles conséquences la libération de ces jihadistes peut-elle avoir ?
Spontanément, on se dit que leur libération ne fera que nourrir la pieuvre jihadiste au Sahel : remettre dans le circuit de tels terroristes est contradictoire avec la volonté affichée par tous et partout de lutter coûte que coûte contre le terrorisme. A côté de cela, l’opération antiterroriste lancée au lendemain de la libération de Lazarevic par les Français dans l’opération Barkhane donne l’occasion à Paris de faire passer un message : notre mission antiterroriste continue… Deux jours après la libération de Serge Lazarevic, la France a lancé une opération contre un secteur tenu par le Mujao, au nord de Gao, et annoncé avoir éliminé l’un de ses chefs, Ahmed al-Tilemsi, et neutralisé plusieurs de ses lieutenants. Le ministre français de la Défense a affirmé qu’il n’y avait pas de lien entre les deux événements, mais une chose est certaine : sans otage entre les mains des jihadistes, la France a désormais les coudées plus franches pour taper là où ça fait mal. Les services français comme les services américains ne cachent pas leur objectif d’éliminer les chefs terroristes de la région, dont Moctar Belmoktar, fondateur du mouvement al-Mourabitoun dont faisait partie al-Tilemsi mais aussi Iyad Ag Ghali, l’ancien leader charismatique des Ifoghas devenu un élément majeur d’al-Qaïda au Sahel. Ces derniers mois, les Français avec leur force Barkhane déployée sur toute la zone ont bloqué plusieurs convois au nord du Niger en provenance de la Libye et en direction du Nord-Mali. Plusieurs éléments-clés d’Ansar Dine ont été tués ou arrêtés au Niger. Des prises majeures qui ont permis de couper des canaux d’approvisionnement en armes et en hommes pour les mouvements du nord du Mali. Et apparemment, les Français ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin.

Le marché de Gao.
Le marché de Gao. RFI/David Baché

 

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