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Brésil

Années de plomb au Brésil: une justice pour les victimes?

En recevant le rapport de la Commission Vérité, la présidente brésilienne Dilma Rousseff n'a pu retenir ses larmes. 10 décembre 2014.
En recevant le rapport de la Commission Vérité, la présidente brésilienne Dilma Rousseff n'a pu retenir ses larmes. 10 décembre 2014. Reuters/Joedson Alves
Texte par : Laeticia Constant
4 mn

Au Brésil, le 10 décembre, la Commission nationale vérité créée en 2011 a remis à la présidente Dilma Rousseff un rapport sur les crimes commis par la dictature militaire entre 1964 et 1985. Il fait état de 434 morts et disparus et publie la liste de 377 personnes jugées responsables de violations des droits de l’homme.

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Pourquoi avoir attendu trente ans pour engager une enquête sur la dictature ?
C’est une question assez complexe et les réponses ont un fond sociologique et politique à la fois. Tout d’abord, le Brésil a du mal à gérer son passé, à affronter les zones d’ombre de son histoire et à faire remonter à la surface ses mémoires les plus dramatiques telles que l’esclavage et, dans ce cas, la dictature, notamment une période aussi nommée les « années de plomb ». L’autre entrave, c’est que les gouvernements démocratiques qui ont suivi la dictature militaire ont essayé de faire bon ménage avec l’armée et ont donc mis ce mouvement de recherche de la vérité au « bain-marie », pour ne pas trop les bousculer. Ce contexte montre la faiblesse du Brésil par rapport aux droits de l’homme ainsi que la force des militaires jusqu’aujourd’hui. Les forces armées n’ont d’ailleurs pas contribué aux recherches de la Commission. Pour preuve, en 2011, la création de cette CNV a suscité de vives protestations des militaires et une commission parallèle a été constituée, composée d’officiers.

Quel est l’impact politique et judiciaire de la publication du rapport ?
Bien sûr que la publication d’un rapport pareil a un grand impact sur la société brésilienne, sur les politiciens, les magistrats. Elle suscite la polémique qui secoue le Brésil en ce moment, et qui remet en cause la loi d’amnistie elle-même. Cette loi avait été adoptée en 1979 à la fin du régime militaire et c’était du donnant-donnant. D’un côté, elle bénéficiait aux opposants exilés, de l’autre, à l’intérieur du Brésil, elle amnistiait les responsables des exécutions, tortures et disparitions.

Cette loi d’amnistie sera-t-elle abrogée ?
Même si cette loi semble choquante, la présidente Dilma Rousseff - qui a été emprisonnée et torturée pendant la dictature - ne semble pas envisager son abrogation, justifiant que le Brésil mérite la vérité mais que « la vérité ne signifie pas la revanche ». José Miguel Vivenco, directeur de l’ONG Human Rights Watch pour les Amériques, ne partage pas cet avis. Il a déclaré que le Brésil est en retard et qu’il a besoin de courage pour juger les accusés des deux côtés. Il déplore d’ailleurs que la Commission n’a pas présenté un rapport sur les crimes des opposants, les groupes armés révolutionnaires. Pour cette ONG comme pour une bonne moitié des Brésiliens, l’amnistie ne peut pas empêcher des jugements.

 
Les crimes de la dictature seront-ils quand même jugés un jour ?
En fait, la Cour interaméricaine des droits de l’homme a ordonné en 2010 au Brésil d’ouvrir une investigation sur les crimes de la dictature et de punir les responsables, se basant sur l’évolution du droit et le fait qu’aujourd’hui, ces crimes sont considérés comme crimes contre l’humanité et partant, leur impunité est inacceptable.

Les autres pays d’Amérique latine ont-ils agi différemment ?
Le Brésil est le seul pays d’Amérique latine dont les crimes commis pendant la dictature militaire sont restés impunis. Tous les autres ont signé des accords pour « la justice de transition », pour le passage de la dictature à la démocratie, et ils ont finalement condamné les responsables. L’Argentine a abrogé en 2003 la loi d’amnistie qui bénéficiait à quelque 30 000 personnes et a condamné trois de ses anciens présidents et des dizaines de tortionnaires. Et le Chili a abrogé cette année le décret-loi signé par Augusto Pinochet, en se basant sur le caractère imprescriptible des crimes contre l’humanité comme stipulé dans la Convention de l’ONU. Ce faisant, il a déjà jugé et condamné 250 personnes. Même chose pour l’Uruguay, le Pérou, la Colombie et, plus récemment, le Guatemala. Il ne s’agit pas d’une question de volonté politique mais de courage politique du gouvernement du Brésil de sortir de son isolement en Amérique latine et faire justice à la mémoire de celles et ceux qui ont été victimes des atrocités des « années de plomb ».

* Dictature en Argentine (1976-1983) et au Chili (1974-1990).

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