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«En attendant demain»: le retour de Nathacha Appanah

Nathacha Appanah, romancière mauricienne. Née en 1973, elle a cinq romans à son actif.
Nathacha Appanah, romancière mauricienne. Née en 1973, elle a cinq romans à son actif. C.Helie Gallimard

Après un trop long silence de sept ans, la romancière mauricienne Nathacha Appanah revient avec un cinquième roman, En attendant demain. Déclinaison sur un ton intimiste des thèmes chers à la romancière : le couple, la solitude et la sourde mémoire des origines.

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Les romanciers devraient suivre l’exemple de Nathacha Appanah. Celle-ci s’est fait connaître il y a douze ans en publiant Les Rochers de Poudre d'or, un premier roman fort et mémorable. Il y a eu ensuite trois autres livres qui ont permis à cette romancière issue du monde francophone d’asseoir sa réputation et de laisser pénétrer au plus profond des imaginaires sa voix à nulle autre pareille. Puis… silence radio pendant sept ans, avant qu’elle ne fasse irruption sur la scène littéraire avec un cinquième roman, En attendant demain, qui refait entendre la petite musique « appanahienne »…

Ces retrouvailles sont d’autant plus satisfaisantes, littérairement parlant, que le nouveau roman de Nathacha Appanah nous entraîne encore plus loin dans l’exploration de la nostalgie et de la solitude devenue la marque de fabrique de cette auteure si singulière. L'île natale est présente dans ce volume comme hantise, mise en abyme et surgissement, même si la mémoire du pays a pâli depuis longtemps pour se nicher, comme écrit la romancière avec ce lyrisme qui la caractérise, « sur la peau et au creux de l’estomac : la teinte exacte de la fleur de canne en juin, la sensation du grain de riz parfaitement cuit dans la bouche, le goût d’une glace à l’eau et au sirop, le bruit de la pluie sur un toit de tôle ».

Il y avait beaucoup de nostalgie dans Les Rochers de Poudre d’or, le premier roman, très historique, de la Mauricienne qui puise sa thématique dans l’aventure des travailleurs indiens venus à Maurice sous contrat. Nostalgie de leur pays natal que ne reverront plus jamais la majorité de ces manœuvres sans qualification, venus assurer au mitan du XIXe siècle le relais des esclaves libérés. Leurs recruteurs leur avaient raconté que sous les rochers de l'île sommeillaient des poudres d’or. Le désespoir de ces pionniers résonne encore dans l'air de l’ancienne Isle de France.

Désespoir en héritage

C’est avec ce désespoir en héritage que vivent les Mauriciens d’aujourd’hui, les Dave, les Maya, les Sonia et les Raj dont Nathacha Appanah a raconté les heurs et malheurs à longueur des récits aux titres qui empruntent autant au nouveau destin touristique de l’île qu’aux mythologies familiales. Anita et Adèle, protagonistes du nouveau roman de la romancière, ne dérogent guère à la règle.

Journaliste tout comme l’auteur, Anita s’est installée en France, à Paris d’abord, puis en province où elle a suivi l’homme de sa vie, Adam. Ils s’étaient rencontrés lors d’une soirée de réveillon chez des amis à Montreuil. Elle faisait des études de journalisme, avec l’espoir secret de devenir écrivain un jour. Lui, il était en dernière année d’architecture et cultivait parallèlement ses talents cachés de dessinateur et de peintre. Un sentiment partagé de ne pas être tout à fait à leur place avait réuni les deux êtres, mais après vingt ans de vie commune, ils se sont mis à dériver. C’est à ce moment précis qu’Adèle est survenue dans leur existence.

La figure d’Adèle est nimbée de mystères. Pendant longtemps, on ne saura rien sur le passé de cette grande femme d’un mètre quatre-vingts, toujours vêtue de noir, sauf qu’elle est Mauricienne comme Anita. Arrivée clandestinement en métropole, elle cache soigneusement son histoire à ses amis français et à ses employeurs. A Adam et Anita, elle finira par révéler les secrets et les drames de sa vie antérieure, chamboulant complètement l’existence du couple. Leur rencontre porte en elle la promesse d’un accomplissement pour ce couple d’artistes en manque d’inspiration et de grandeur. Réussiront-ils à porter à sa floraison cette promesse ? Une floraison d’ailleurs annoncée dès les premières pages du roman qui s’ouvre sur la naissance d’une aube incertaine.

« L’Aube naît à l’horizon. Elle avance sur la mer, survole la plage déserte où Anita et Adèle s’étaient assises un soir de fête, remonte silencieusement la ville et passe sans s’arrêter dans la rue où, au numéro sept, un magasin de chaussures pour enfants a remplacé le cabinet d’architecture d’Adam. Elle arrive au sommet de la colline et reste un moment là, avec son gris, avec son flou, puis soudain dévale l’autre versant. Elle balaie les maisons, les rues, les arbres et les fleurs endormies sur les balcons. Dans les vallons, on dirait qu’elle danse, légère, discrète. Elle s’enfonce dans la forêt et recouvre le lac où personne ne s’aventure depuis qu’Adèle s’y est noyée il y a quatre ans, cinq mois et treize jours… »

Ainsi écrit Nathacha Appanah. Son« aurore aux doigts de rose » est un peu grise, mais porte en elle la promesse du renouveau condamnée à ne jamais éclore. Il y a, dans ce beau livre, des résonances d'Homère, celles de la romancière indienne Arundhati Roy dont Appanah a lu le très beau et tragique Le Dieu des petits riens d’« une seule traite », mais aussi le souffle de l’artiste américain Ed Cohen dont « les magnifiques tableaux » et « la technique de travail » ont inspiré l'auteur pour la construction du personnage d’Adam. Dans ces échos intertextuels, mais aussi intratextuels - échos entre le début et la fin, entre l’art et la vie, et enfin entre le passé recomposé des protagonistes et leur futur inaccompli - qui structurent la narration, réside le charme de ce roman aussi sombre qu’intelligent.
 


En attendant demain, par Nathacha Appanah. Gallimard,  2015,196 pages, 17,50 euros.
 

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