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Littérature / Guinée

Les jeux de miroirs cubains de Tierno Monénembo

Tierno Monénembo publie « Les coqs cubains chantent à minuit » aux éditions du Seuil.
Tierno Monénembo publie « Les coqs cubains chantent à minuit » aux éditions du Seuil. Justin Morel Junior

Prix Renaudot pour Le roi de Kahel publié aux éditions du Seuil en 2008, Tierno Monénembo a quitté la Normandie en 2012 après quarante-trois ans d’exil pour retourner vivre à Conakry dans sa Guinée natale. Comme pour mieux négocier ce passage, prendre de la distance, c’est sur un autre rivage – La Havane – qu’il plante l’intrigue de son dernier roman Les coqs cubains chantent à minuit. Par le biais d’un personnage guinéen en quête de ses racines cubaines, Monénembo parle surtout de lui, en filigrane.

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Dans son dernier roman, Tierno Monénembo se fait plaisir. Il se lâche, dans une truculence et une liberté de ton qui font penser à l’autre génie guinéen de la littérature, le grand Williams Sassine (1944-1997). Monénembo se sert d’un personnage cubain comme narrateur principal, ce qui lui permet de se mettre lui-même à distance. Celui qui parle, c’est le Cubain qui observe ce Guinéen « susceptible et compliqué », cet homme seul qui pourrait bien ressembler comme une goutte d’eau à Tierno Monénembo.

Extrait : « L’homme descend du singe, l’Argentin du bateau, le Cubain de la piste de danse. Sur la tête de ma mère, la première fois que je t’ai vu provoquer la Nina à la Lluvia de Oro, je me suis dit : " Qu’il vienne d’où il veut, cet Africain de merde, pour moi il est Cubain, définitivement Cubain. " Il n’y a que les Cubains qui dansent les jambes pliées, tout comme il n’y a que les Africains qui dansent sans même faire un pas. Justement, tu les faisais, toi, les pas, tu les faisais très bien et toujours les jambes pliées. Pour moi, il n’y avait pas de doute, tu étais aussi Cubain que moi. » 

Le thème de l’exil s’éloigne

Dans ses deux derniers romans, il avait travaillé des personnages situés dans l’histoire et tournant autour d’un thème central dans sa vie, celui de l’exil. Aimé Victor de Sanderval, dans Le Roi de Kahel, était ce héros blanc qui rompait avec la France pour s’intégrer dans un peuple d’Afrique. Mamadou Addi Bâ, dans Le Terroriste noir (Le Seuil, 2012), faisait le parcours inverse : tirailleur guinéen, il laissait l’Afrique derrière lui pour devenir chef de réseau dans la Résistance, en France, sous l’occupation allemande.

Mais tout a changé, désormais, puisque depuis 2012, Tierno Monénembo est rentré chez lui, à Conakry. Le thème de l’exil reste central, mais il s’efface. Il n’est plus ici que temporaire : un Guinéen arpente La Havane en quête de ses racines cubaines. Dans un savant jeu de miroirs, le récit est mené par un guide touristique cubain, un filou de La Havane qui est aussi un espion à la solde de l’Etat. Il guide dans sa ville, tout en l’observant, ce Guinéen un peu perdu qui se cherche surtout lui-même.

Extrait : « Tu fais partie de ces êtres dont le silence est brûlant. Seulement il est sans fumée et sans bruit, le feu intérieur qui te ronge. Et je t’assure qu’il faut longtemps te côtoyer pour deviner tes réminiscences cruelles et tes pensées affolées. »

La veine africaine de Cuba

En toile de fond, bien sûr, l’auteur explore la veine africaine de Cuba, et rappelle ces affinités si spéciales qu’a eues sa génération, dans l’Afrique des années 1960 et 1970, avec l’île de Fidel Castro et la salsa. Pour lui, le trait d’union entre les deux territoires est bel et bien musical.

Extrait : « Quand je dis rumba, je te parle vraiment de la rumba, celle, torride et convulsive, des Nègres fraîchement venus du Congo, si torride, si convulsive mon ami (ah ! les diaboliques déhanchements, les écartements de jambes, les furieux coups de reins), qu’on ne sait toujours pas si elle est authentique ou si les esclaves le faisaient exprès juste pour cracher dans les bonnes mœurs des chrétiens. »

Tierno Monénembo - Tierno Diallo de son vrai nom - se cache à peine derrière son personnage de Guinéen, surnommé El Palenque, d’après une chanson cubaine. Il lui donne ce patronyme tiré du sien : Tierno Algredo Diallovogui. Et vogue la galère, rien ne comptant plus que l’instant et toutes ces petites observations que l’auteur multiplie.

Par exemple : « Elle était assise de biais par rapport au frigo. Cette saloperie de lumière d’octobre dont tu ne sais jamais comment elle finira (cyclone meurtrier ou crépuscule de rêve ?), traçait à travers les persiennes, aussi bien sur le plancher que sur ses épaules dénudées, des images bizarres faisant penser à des tridents ou à des becs d’oiseaux. »

Joyeux désespoir

Monénembo s’empare de Cuba et de son joyeux désespoir comme il le ferait d’un verre de rhum ou d’une femme pour danser la salsa. Son intrigue virevolte, tangue et se réveille parfois avec la gueule de bois… Elle revisite l’histoire – revenant sur la grande époque du rêve panafricain et prolétarien des années de la guerre froide. Au coeur de l’intrigue : l’Amiral Nakhimov, un paquebot de 7 étages chargé de 3 500 artistes africains, qui ont fait le voyage d’Oran à La Havane en juillet 1978 pour le 11e Festival mondial de la jeunesse et des étudiants… Parmi eux, le père du héros, Samba-Saxo, musicien officiel du régime de Sékou Touré, dictateur marxiste-léniniste qui mena d’une main de fer la Guinée de 1958 à 1984.

Monénembo se retourne sur tous ces pans de passé, tout en s’appliquant à vivre l’instant et rien que l’instant. Il finit d’ailleurs sur ces mots : Carpe diem, « Cueille le jour présent ». Avec ces « coqs cubains », l’écrivain tourne une page. On l’attend désormais sur un autre territoire et à un autre tournant : la Guinée d’aujourd’hui, telle qu’il la redécouvre, dans sa nouvelle vie à Conakry.

Les Coqs cubains chantent à minuit, par Tierno Monénembo. Paris, Le Seuil, 2015. 192 pages. 17 euros.

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