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France

Vers une loi antipesticide en France, un espoir pour les abeilles

Une cinquantaine d'apiculteurs français ont manifesté à Perpignan, en juin 2014, pour dénoncer le taux de mortalité des abeilles sans cesse plus élevé et leur empoisonnement dû aux pesticides.
Une cinquantaine d'apiculteurs français ont manifesté à Perpignan, en juin 2014, pour dénoncer le taux de mortalité des abeilles sans cesse plus élevé et leur empoisonnement dû aux pesticides. AFP/Raymond Roig
Texte par : Anne Frintz
9 mn

Les députés français ont voté le 19 mars 2015 une loi pour interdire, à partir de janvier 2016, toute une classe d’insecticides, les néonicotinoïdes, hautement toxiques pour les abeilles et tous les insectes pollinisateurs. Les sénateurs vont-ils les suivre ? Et que se passe-t-il ailleurs dans le monde en la matière ?

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L’Assemblée nationale a voté le 19 mars 2015 l’interdiction totale, à partir de janvier 2016, de tous les insecticides de la famille des néonicotinoïdes (voisins chimiquement de la nicotine), comme le Gaucho, le Confidor, le Poncho-Maïs, le Proteus (des laboratoires Bayer) ou encore le Cruiser (de la firme Syngenta). Ces pesticides, dits systémiques car ils pénètrent la plante des racines au nectar, sont jugés hautement toxiques pour tous les invertébrés, notamment pour les abeilles, les bourdons et les papillons, indispensables à la pollinisation des plantes que nous mangeons.

Un tiers de ce que nous mangeons dépend de la pollinisation effectuée par les abeilles.
Un tiers de ce que nous mangeons dépend de la pollinisation effectuée par les abeilles. Reuters/Heinz-Peter Bader

Agissant sur le système nerveux des abeilles, causant leur désorientation et les rendant vulnérables face aux parasites et aux maladies, les néonicotinoïdes sont fortement soupçonnés de participer à l’effondrement de leurs colonies. En France, depuis l’introduction des néonicotinoïdes au début des années 1990, la mortalité des abeilles est passée de 5% en 1994 à 30% aujourd’hui. Et les rendements en miel ont été divisés par trois sur la même période : en 2014, la récolte nationale de miel (10 000 tonnes) a été la plus faible des vingt dernières années.

Restrictions européennes

Malgré les conclusions de nombreuses études prouvant la dangerosité des néonicotinoïdes pour le monde animal et le constat alarmant des apiculteurs, le vote du 19 mars a eu lieu contre l'avis du gouvernement. « Le cadre européen ne permet pas une interdiction aussi stricte », a plaidé la ministre de l'Ecologie, Ségolène Royal, défavorable à la mesure d'interdiction intégrale des néonicotinoïdes. Or, sur l’interdiction (bien sûr totale) des biberons contenant du bisphénol, la France a été en avance sur l’Europe, et elle ne l’a pas attendue non plus pour interdire le pesticide Poncho-Maïs, destiné aux semences de la céréale et jugé dangereux pour les abeilles : le Poncho n’a jamais été autorisé en France.

La France, dès 1999, a prohibé partiellement l’utilisation de certains autres insecticides néonicotinoïdes. Le Gaucho, par exemple, est interdit sur les tournesols et sur le maïs, mais pas sur les autres cultures. Quelques années à dix ans plus tard, l’Italie, la Slovénie et l’Allemagne lui ont emboîté le pas.

Un agriculteur pulvérise des pesticides sur son champ, en juin 2014, à Vimy, près de Lens.
Un agriculteur pulvérise des pesticides sur son champ, en juin 2014, à Vimy, près de Lens. AFP PHOTO / DENIS CHARLET

Depuis le 1er décembre 2013, suite à des découvertes scientifiques de 2012, la Commission européenne a restreint l’usage de trois insecticides de la famille des néonicotinoïdes. L’usage du Gaucho, du Confidor, du Cruiser et du Poncho-Maïs - car c’est leur molécule active, la même pour le Gaucho et le Confidor, qui est visée par la restriction et non une marque en particulier - se limite à l’enrobage de semences des céréales d’hiver uniquement et à la pulvérisation après la floraison des cultures attractives pour les abeilles. Cette restriction, qui s’applique à tous les pays membres de la Commission européenne, est limitée dans le temps, à deux ans, et prend donc fin en décembre 2015. Mais l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) devrait publier un nouvel avis sur ces pesticides néonicotinoïdes début 2016, suite auquel la Commission décidera de revoir ou non le règlement 485/2013, de continuer ou non à suspendre en partie l’utilisation des trois néonicotinoïdes.

La France pionnière

La France est donc le premier pays en Europe, et au monde, à avoir voté ce 19 mars une interdiction totale des produits phytosanitaires de la classe des néonicotinoïdes quelles que soient leur substance active et leur marque. « L'interdiction vise toute la famille des néocotinoïdes pour éviter que l'industrie ne substitue des produits cousins après le retrait d'un produit précis », explique Gérard Bapt, député socialiste de Haute-Garonne et médecin, à l’origine, avec son homologue Delphine Batho, de l’amendement sur l’interdiction de ces pesticides.

Mais la prohibition des néonicotinoïdes en 2016 n’est pas assurée. Le Sénat doit, lui aussi, voter la loi du 19 mars et rien n’augure qu’il le fasse. Le 4 février 2015, soit un mois et demi avant que la loi ne soit votée à l’Assemblée nationale, le sénateur écologiste (EELV) Joël Labbé a demandé au gouvernement d’« agir auprès de l’Union européenne pour une interdiction de toutes les utilisations des pesticides néonicotinoïdes en Europe tant que les risques graves pour la santé humaine, animale et l’environnement ne seront pas écartés ». Une grande majorité de sénateurs, 248 sur 312, a rejeté cette proposition qui aurait fait de la France un moteur pour l’Europe. Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, s’est opposé au vote de ce texte : « Il faut qu’on soit en capacité, collectivement, de mener ces débats en assurant les transitions nécessaires », s’est-il défendu. C’est le rôle du plan Ecophyto 2 qui a été annoncé en début d’année dont l’objectif de baisse de consommations de pesticides de moins 50% d’ici 2018 a été reporté à… 2025. La partie est donc loin d’être gagnée pour les défenseurs des abeilles et à termes de notre survie, puisqu’un tiers de ce que nous mangeons dépend de la pollinisation opérée par les butineuses.

Un apiculteur du sud de la France montre ses abeilles mortes, en juin 2014.
Un apiculteur du sud de la France montre ses abeilles mortes, en juin 2014. AFP PHOTO / RAYMOND ROIG

Tous les continents concernés

Les insecticides néonicotinoïdes, dernière génération de produits phytosanitaires chimiques, sont employés sur les cinq continents. On les retrouve dans près de 120 pays et dans plus d’une centaine de cultures. Ils sont utilisés massivement aux Etats-Unis (59 millions d’hectares étaient sous néonicotinoïdes aux Etats-Unis en 2011, selon la revue scientifique Science), au Canada, en Europe, en Chine, en Inde, au Japon et en Australie ; dans tous les pays riches et industrialisés, en général. En Asie et en Océanie, on les emploierait de plus en plus, de même qu’en Amérique latine et en Afrique.

En Allemagne, en Autriche, en Belgique, au Royaume-Uni, au Canada, aux Etats-Unis, au Japon et en Australie, on étudie l’impact des néonicotinoïdes sur les abeilles, les bourdons, les papillons et tous les autres invertébrés non pollinisateurs. De plus en plus de recherches pointent la dangerosité de cette classe d’insecticides pour l'environnement mais aucune mesure coercitive sur l’utilisation de ces pesticides n’a été votée récemment.

Au Canada,le parti Vrai changement pour Montréal, emboîtant le pas aux Français, a déposé une motion au conseil municipal du 23 mars 2015 qui demande à Montréal d’exiger un plan d’action sur l’utilisation des néonicotinoïdes. « L’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire de Santé Canada nous a appris que les insecticides de la famille des néonicotinoïdes contribuent, en grande partie, au syndrome d'effondrement des colonies d'abeilles », a souligné la conseillère Justine McIntyre du parti Vrai changement pour Montréal.

En revanche, on dispose de très peu d’informations sur l’utilisation des néonicotinoïdes dans les pays de l’hémisphère sud. Impossible d’obtenir des chiffres sur les quantités vendues de la part des industries. Le continent africain paraît plus ou moins épargné par les néonicotinoïdes à cause de leur prix élevé, mais ses négociants et les agriculteurs africains « bénéficient » de « réductions » sur des produits invendus en Europe, car interdits là-bas. On trouverait donc en Afrique moins d’insecticides néonicotinoïdes qu’ailleurs mais les plus toxiques, une logique marchande très probablement à l’œuvre dans tous les pays où le pouvoir d’achat est bas.

Un homme vaporise des pesticides sur une plantation d'ananas en Côte d'Ivoire en 2009, à 100 km d'Abidjan.
Un homme vaporise des pesticides sur une plantation d'ananas en Côte d'Ivoire en 2009, à 100 km d'Abidjan. AFP PHOTO / ISSOUF SANOGO


Que sont les néonicotinoïdes ?

Les néonicotinoïdes sont des insecticides dits systémiques parce qu’ils pénètrent tout le système vasculaire de la plante. Ils sont présents dans et sur la plante tout au long de sa vie, de façon préventive ; sur les feuilles, fleurs, racines, tiges, mais aussi dans le pollen et le nectar. Ils se disséminent dans l’environnement, l’eau et le sol.

Dans la famille des néonicotinoïdes, il y a plusieurs substances actives : le thiaméthoxam (molécule active du Cruiser), l’imidaclopride (molécule active du Gaucho et du Confidor), le thiaclopride (molécule active du Proteus), le dinotéfuran, l’acétamipride et le clothianidine (molécule active du Poncho-Maïs). Ce sont ces substances actives qui sont toxiques pour les abeilles et tous les invertébrés, en général.

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