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Afrique / Economie

Malgré l’émergence, l’Afrique compte une majorité d’exclus

Eleveur semi-nomade en 2009 dans l'est du Kenya, photographiant un point d'eau avec son téléphone.
Eleveur semi-nomade en 2009 dans l'est du Kenya, photographiant un point d'eau avec son téléphone. Mike Goldwater/Getty Images)

Alors que les perceptions changent en Afrique, à la faveur de taux de croissance et de promesses d’émergence, un certain scepticisme reste de mise sur le continent. Nombre d’économistes et de responsables s’interrogent sur les retombées réelles d’une croissance sans prospérité.

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C’est devenu une tarte à la crème : plus une semaine ne passe en Grande-Bretagne, en France ou aux Etats-Unis sans couvertures de magazine sur le « nouvel essor » de l’Afrique. L’homme d’affaires franco-béninois Lionel Zinsou, qui a lancé en février la Fondation Africa-France « pour une croissance partagée », rappelle que la situation de l’Afrique reste paradoxale et « unique au monde ».

D’un côté, elle promet une croissance structurelle de plus de 5% par an en moyenne, un effet mathématique lié à son essor démographique. En 1980, le continent était vide et rural, avec 300 millions de personnes dont moins de 100 millions en ville. Dans vingt-cinq ans, il comptera 2 milliards d’habitants, avec 300 millions de personnes solvables gagnant entre 10 et 20 dollars par jour. D’un autre côté, la croissance africaine pose des défis non moins inédits à l’échelle de l’histoire de l’humanité. « L’Afrique compte plus d’exclus aujourd’hui qu’il y a 55 ans, et nous avons 300 à 400 millions de jeunes à installer dans l’emploi sur une génération », rappelle Lionel Zinsou.

L’explosion prévisible d’une classe moyenne urbaine

L’essor d’une classe moyenne urbaine va représenter « un marché de plus de 2 000 milliards de dollars par an en 2040 », note Luc Rigouzzo, ancien directeur de la Proparco et co-fondateur en 2012 d’Amethis Finance, une fonds de capital-investissement dédié à l’Afrique. Basé à Paris, il a levé 500 millions de dollars en deux ans pour financer des projets africains. Luc Rigouzzo vise tous les « goulots d’étranglement de la croissance actuelle en Afrique : la finance, l’énergie, la distribution, l’alimentation et les services ». Il explique travailler dans un groupe de pays « en transition, dont les économies reposent déjà largement sur les services, et qui ont pour la plupart connu des transitions démocratiques – comme le Kenya, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Sénégal, le Mozambique et la Tanzanie. »

Centre commercial de Pretoria, en Afrique du Sud.
Centre commercial de Pretoria, en Afrique du Sud. Dean Hutton/Bloomberg via Getty Images

Les hommes d’affaires du monde entier, Chinois, Indiens, Européens et Américains sont désormais conscients du dynamisme du secteur privé africain. Et ce, même si Jonathan Berman, expert américain du business africain et auteur de Ces entreprises qui réussissent en Afrique (Editions Diateino, Paris, 2014), relève que les financiers de Wall Street, victimes de leur ignorance, « estiment encore à 50 le nombre d’entreprises africaines générant un chiffre d’affaires supérieur à 100 millions de dollars par an, alors qu’elles sont en réalité dix fois plus nombreuses ». Les investisseurs étrangers convoitent les opportunités d’affaires sur un continent perçu comme la « nouvelle » et dernière frontière de la croissance mondiale. Seul problème : les Africains, eux, tardent à en percevoir les retombées dans leur vie au quotidien.

Des inégalités criantes et une majorité de pauvres

L’économiste et politologue sud-africain William Gumede note ainsi le phénomène inquiétant du creusement des inégalités. « Même si 70% de la population africaine réside dans des pays qui connaissent des taux de croissance supérieurs à 4%, explique-t-il, seulement 4% des Africains gagnent plus de 10 dollars par jour, selon les chiffres de la Banque africaine de développement ».

Comme Lionel Zinsou, cet ancien consultant de la Banque de développement de l’Afrique australe (DBSA) pointe la hausse du nombre des exclus de la croissance. La part de l’Afrique dans la pauvreté mondiale est en effet passée de 21% en 1999 à 29% en 2008, selon le rapport Saisir les opportunités par temps de changements globaux, publié en 2012 par l’Africa Progress Panel. En 2008, souligne encore William Gumede, environ 100 000 Africains ont concentré un revenu de 800 milliards de dollars, environ 60% du PIB du continent (Afrique du Nord incluse), selon le rapport de la BAD d’avril 2011 sur les Dynamiques de la classe moyenne en Afrique.

Selon ce document, la classe moyenne représente 34,3% de la population, soit presque 313 millions de personnes, contre 111 millions en 1980 (26,2%) et 196 millions en 2000 (27,2%). Cette classe moyenne regroupe tous les individus disposant d’un revenu annuel supérieur à 3 900 dollars ou dépensant chaque jour 2 à 4 dollars ou 6 à 10 dollars.

Or, la BAD reconnaît que la classe moyenne reste très concentrée au bas de l’échelle, dans les catégories qui dépensent 2 à 4 dollars par jour – et qui sont en réalité une « classe flottante » de gens en situation précaire et menacés de retomber dans la pauvreté. « En bref, conclut William Gumede, une part de 180 millions de personnes, 21% des Africains, est comptée comme faisant partie des classes moyennes, mais se trouve en réalité juste au-dessus du seuil de pauvreté. Si l’on s’en tient à une définition plus restrictive avec une dépense d’au moins 4 dollars par jour et par habitant, la classe moyenne africaine ne dépasse pas les 120 millions de personnes pour l’instant. Ce qui ne remet pas en question son essor, mais pose le problème de sa surestimation ».

Une économie encore largement informelle

Amer constat : 61% de la population africaine vit avec moins de 2 dollars par jour et se voit condamnée à survivre par le biais de l’économie « informelle » (non fiscalisée). Un « marché noir » du travail qui passe par les petites échoppes de tailleurs, le commerce de détail, les étals sur les marchés et toute une panoplie de petits métiers techniques appris sur le tas, et qui représente selon la Commission économique pour l’Afrique entre 20% et 75% de l’emploi dans la plupart des pays africains, hors Afrique du Sud. L’importance du secteur informel explique le « fort taux d’épargne informelle et la non bancarisation persistante des Africains », selon le sociologue sénégalais Mahamadou Lamine Sagna, ancien professeur à Princeton.

Autre aspect méconnu du fameux « essor africain » : les transferts d’argent que les émigrés envoient chez eux pour soutenir leur famille. Cette manne représente plus de 10% du PIB pour certains pays, comme le Mali, le Sénégal et le Cap-Vert. Selon un premier rapport de référence sur les transferts d’argent des émigrés publié en 2010 par la Banque mondiale, les 30 millions de ressortissants africains (Afrique du Nord incluse) qui forment la diaspora ont procédé à des transferts formels – par des canaux bancaires classiques – de 40 milliards de dollars.

« Cette somme augmente d’année en année, relève Mahamadou Lamine Sagna, et devrait atteindre 200 milliards de dollars en 2020. A son niveau actuel, elle est déjà plus importante que toute l’aide publique au développement accordée à l’Afrique en 2010 (38 milliards de dollars). Et même plus que tous les investissements directs étrangers en Afrique (48 milliards de dollars en 2010), si l’on tient compte des transferts " informels " – des flux supplémentaires estimés à 20 milliards de dollars en 2010 par la Banque mondiale ». Une forme de redistribution des richesses qui s’avère plus efficace que toutes les politiques publiques menées à ce jour, et qui leur échappe largement. 

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