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Haïti / Portrait

Haïti: le combat d’une féministe face aux Duvalier

L'ancien président Jean-Claude Duvalier, dit «Bebé Doc», à son retour en Haïti le 29 mars 2011.
L'ancien président Jean-Claude Duvalier, dit «Bebé Doc», à son retour en Haïti le 29 mars 2011. Hector Retamal/AFP
5 mn

Nicole Magloire, l'une des militantes les plus connues contre le régime des Duvalier, est décédée mi-mars à 76 ans. Elle avait déposé plainte dès le lendemain du retour de l'ancien dictateur en Haïti. Les organisations de défense des droits de l'homme ont salué le combat de cette gynécologue féministe, qui a aussi consacré sa vie à l’amélioration de la condition féminine.

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Tous les jeudis, Nicole Magloire était présente, assise sur l’un des bancs de cette trop petite salle d’audience du parquet de Port-au-Prince. Semaines après semaines, elle aura attendu, durant des heures, l’arrivée des juges et l’annonce par le greffier de l’ouverture du dossier pour crimes contre l’humanité contre Jean-Claude Duvalier et consorts. Nicole Magloire avait déposé plainte le 20 janvier 2011, dès le lendemain du retour en Haïti de l’ancien dictateur.

« Ca n’a même pas été l’objet de discussions pour elle, se souvient Danièle Magloire, son amie de longue date. Immédiatement, elle a dit : " On ne peut pas accepter ce retour sans rien faire ". Nicole a toujours œuvré pour le travail de mémoire, en pensant à un public jeune, qui n’a pas connu la dictature. » Malgré son âge, la femme fluette prenait le temps d’expliquer publiquement ce qu’avait été le quotidien sous les Duvalier, père puis fils. Ce régime qui, par deux fois, l’aura forcé à prendre l’exil à Montréal.

Dans les casernes Dessalines

Dans les années 1960, la jeune étudiante en médecine part au Canada après l’étouffement de grèves universitaires par François Duvalier. Revenue en Haïti en 1979, Nicole Magloire compte parmi les dizaines de militants pour les droits humains et les journalistes arrêtés le 28 novembre 1980. Elle sera enfermée cinq jours dans les casernes Dessalines qui jouxtent le palais présidentiel, puis elle prendra à nouveau l’exil à Montréal, pour ne revenir à Port-au-Prince qu’à la chute du régime en 1986.        

Nicole Magloire, à Port-au-Prince, en février 2013.
Nicole Magloire, à Port-au-Prince, en février 2013. AFP/Thony BELIZAIRE

En réponse aux questions des juges lors de sa déposition en mars 2013, Nicole Magloire a directement accusé Jean-Claude Duvalier des crimes qu’elle a subis : « Il est responsable, car il était à la tête des institutions ». Elle tenait à montrer qu’après les années sombres de la dictature où prononcer le nom même de Duvalier était dangereux, l’heure n’était plus à la peur et au silence. Son credo, en pensant aux personnes disparues : « Les autres ne sont plus là, donc c’est à nous de parler pour qu’on ne les oublie pas, expliquait-elle à l’issue de sa déposition. Il ne suffit pas de dire " plus jamais ", il faut agir pour que ça n’arrive plus de manière concrète. »

Sa détermination pour l’établissement de l’Etat de droit a toujours suscité la fierté de ses proches, non sans quelques fois les placer dans des positions délicates car les autorités actuelles prônent davantage la réconciliation nationale et le pardon que la poursuite du dossier judiciaire.

En marge de son combat

« Vous vous imaginez, en conseil du gouvernement, je lis sur internet : " Nicole devant les tribunaux contre Jean-Claude Duvalier ", raconte en souriant Michel Chancy, son neveu, secrétaire d’Etat à la production animale. Je suis alors entouré de collègues qui ont des opinions diverses sur la question mais moi, intimement, je me rappelle cette tante qui avait été à Cuba, dans la Sierra Maestra, s’entraîner militairement pour la guérilla qu’elle envisageait de mener en Haïti contre la dictature. »

En marge de son combat pour obtenir justice contre le régime duvaliériste, Nicole Magloire a consacré sa vie, en tant que gynécologue obstétricienne, à améliorer la condition féminine en Haïti et à lutter contre les violences faites aux femmes. « Avec quelques collègues, Nicole a réalisé la fiche technique des 72 heures,  rappelle la militante Danièle Magloire. Cette fiche explique les gestes à poser durant les 72 heures suivant un viol, pour éviter des maladies sexuellement transmissibles, une grossesse non désirée… Nicole a identifié les médicaments génériques les plus disponibles à travers le pays, les doses à prescrire en fonction de l’âge et de la condition médicale d’une patiente. Aujourd’hui, quand vous allez dans un petit village, cette fiche est disponible et une infirmière peut donner les soins. Ce travail est un apport inestimable. »

L’annonce de son décès a profondément choqué les militants des droits humains et féministes. ONU Femmes a salué la mémoire d’une « grande personnalité ». « Nous continuons la lutte, merci Nicole ! », a annoncé le représentant en Haïti de l’organisation onusienne, Jean-Claude Muenda Kabisayi Nyanguila, dans un communiqué. Avec les organisations féministes nationales, elle travaillait à l’élaboration d’un projet de loi pour dépénaliser l’avortement en Haïti.

Qu’il s’agisse de la lenteur de l’instruction du dossier Duvalier ou des discriminations envers les femmes de son pays, Nicole Magloire n’aura jamais baissé les bras : « Si je continue cette lutte, c’est que quelque part je suis optimiste. »

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