Bolivie

Bolivie: les vrais enjeux de la fête de Gran Poder

Une danseuse Cholita à la fête du Gran Poder.
Une danseuse Cholita à la fête du Gran Poder. RFI/Reza Nourmamode
Texte par : Reza Nourmamode
5 mn

Le Gran Poder est la plus grande manifestation culturelle et folklorique de La Paz. Une fête qui mêle foi catholique et religion andine en Bolivie. L’édition 2015, samedi 30 mai, a été tiraillée entre différentes polémiques liées aux vêtements ou aux accusations de racisme et l’espoir pour les autorités que ce festival soit reconnu d’ici la fin de l’année par l’Unesco.

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« Si tu danses pour lui, toutes les portes s’ouvrent », assure Tania Porco, une danseuse qui honore depuis huit ans sa promesse faite au « Jésus du Grand Pouvoir », un Christ aux trois visages peint sur une image qui remonterait au XVIIe siècle mais qui fut ensuite modifiée. Depuis les années 1920, ses dévots célèbrent le Gran Poder en lui rendant hommage dans les rues de La Paz. Pour cette édition, ils étaient plus de 40 000 danseurs et 15 000 musiciens à défiler durant une vingtaine d’heures.

La croyance populaire lui prête en effet des pouvoirs miraculeux. « Jésus du Grand Pouvoir te donne ce que tu désires, explique Tania Porco. Grâce à son intervention, les banques te prêtent de l’argent, par exemple. Moi, cette année, je me

La fête du Gran Poder 2015 à La Paz, en Bolivie.
La fête du Gran Poder 2015 à La Paz, en Bolivie. RFI/Reza Nourmamode

fais construire ma deuxième maison… Il est très puissant. Et si quelqu’un te fait du tort, tu fais la demande - et il arrive quelque chose de mal à cette personne. » Les 65 « fraternités » ou groupes de danseurs représentent les puissants secteurs de la bourgeoisie indigène locale, qui a le vent en poupe depuis l’arrivée au pouvoir en 2005 du président Evo Morales.

Certaines Cholitas jugées trop modernes

Régal visuel, avec une variété de danses, de costumes, de couleurs et de musiques autochtones de la région de La Paz, la fête du Gran Poder est cependant cette année sous contrôle vestimentaire. Du moins, certaines danseuses. Les organisateurs ont en effet décidé d’interdire les variations jugées trop modernes des danseuses Cholitas, ces femmes indiennes aymaras qui s’habillent de façon traditionnelle, avec chapeau melon et longues jupes de couleur.

Des contrôles de « tenue réglementaire » ont donc eu lieu et des amendes ont été infligées aux fraternités ne respectant pas le code traditionnel. Portant parfois sur elles plus de 20 000 euros en vêtements et bijoux, les danseuses Cholitas sont les vedettes de ce défilé, celles qui symbolisent les racines indigènes de la population locale. Sous l’effet de l’actuel renouveau indigène dans le pays, les nouvelles générations de Cholitas ont réhabilité les habits de leurs ancêtres, qui étaient de plus en plus délaissés, mais en les adaptant à l’époque, avec des arrangements plus osés et parfois même des hauts transparents.

Cela ne plaît absolument pas à Justo Soria, le président de l’association nationale des groupes folkloriques : « Il y a malheureusement beaucoup de gens qui confondent les vêtements de la Cholita de La Paz avec un déguisement. Au contraire, c’est un habit typique de notre ville, et il mérite donc le respect. Voilà donc ce qui est interdit : les corsets, les décolletés trop prononcés, le dos découvert, ou encore le fait de mettre deux broches sur le châle, au lieu d’une seule. Tout cela défigure totalement l’essence même de la Cholita de La Paz ».

La fête du Gran Poder 2015 en Bolivie.
La fête du Gran Poder 2015 en Bolivie. RFI/Reza Nourmamode

La danse « Tundiqui »interdite

Ce n’est pas la seule polémique qui s’est invitée à la fête cette année, puisque pour la première fois dans l’histoire du Gran Poder, une danse a été interdite. Il s’agit de la danse « Tundiqui », dans laquelle des Boliviens se « maquillent » en Noirs et dansent en mimant des esclaves avec leurs chaînes. Sous la pression des Afro-Boliviens, descendants des esclaves de l’époque de la colonie espagnole, le Comité national contre le racisme a demandé l’interdiction de cette danse. Une interdiction qui n’a pas été prise au pied de la lettre, puisque la danse a bien été interprétée, même si elle a été modifiée.

Justo Soria se justifie : « Cela fait quarante ans que le groupe qui interprète cette danse participe à la fête, c’est normal qu’il soit encore présent cette année. Par contre, les éléments offensants, comme les chaînes et les esclaves, ont bien sûr été éliminés. Tout cela est un malentendu, car c’est une danse qui, en réalité, rend hommage à nos frères Afro-Boliviens ».

Tous ces ajustements à la fête la plus populaire de la ville interviennent alors que les autorités boliviennes cherchent à obtenir le classement de cette fête par l’Unesco comme patrimoine culturel mondial de l’humanité. Le président Evo Morales, présent durant les festivités et qui a comme à son habitude esquissé quelques pas de danse, a assuré que le gouvernement soutiendrait activement cette candidature qui pourrait intervenir avant la fin de l’année.

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