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Le «corps noir» en questions à Florence

Lors de l'ouverture de la conférence « Black Portraitures » à Florence, organisée par l'université New York.
Lors de l'ouverture de la conférence « Black Portraitures » à Florence, organisée par l'université New York. DR

L’université de New York a rassemblé du 28 au 31 mai dans sa Villa La Pietra plus de 300 universitaires, artistes et écrivains africains-américains et africains venus du continent comme de la diaspora pour discuter de l’identité noire sous toutes ses facettes. Trois jours intenses.

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Après une première édition réussie à Paris en 2013, l’université de New York (NYU) organisait à Florence du 28 au 31 mai sa seconde grande conférence intitulée « Black Portraitures ». Son thème : « L’image du corps noir et la remise en scène des histoires ». Omar Victor Diop, le jeune photographe sénégalais qui monte, était à l’honneur lors de cette seconde édition de la conférence de la NYU à Florence. Son autoportrait en Jean-Baptiste Belley, un ancien esclave né au Sénégal en 1746 et devenu homme libre et révolutionnaire français membre de la Convention, figurait partout sur les affiches et les posters géants de la conférence – sans que les participants ne le reconnaissent toujours… « Oh my God, it’s you ! », s’écriaient enthousiastes les nombreuses Américaines présentes pour la conférence en s’apercevant que c’était lui sur la photo.

« Le plus doux tabou »

Dans les jardins splendides de la Villa La Pietra, qui déroulent des cèdres et des oliviers sur les collines florentines, la conférence s’est ouverte de manière informelle et chaleureuse. Pendant trois jours, dans les locaux somptueux du théâtre de l’Odéon, des tables rondes se sont succédé autour de thèmes parfois pointus, parfois grand public, sur l’image du corps noir et la manière dont les récits historiques s’articulent autour de lui, dans tous les types de sociétés où il existe - Etats-Unis, Afrique, Amérique latine, Caraïbe, Europe…

Exemple : « Le plus doux tabou - théoriser le plaisir noir et féminin et le désir dans le féminisme noir », une table ronde vivante et drôle au cours de laquelle des universitaires africaines-américaines ont remis en question les représentations hyper-sexualisées de la femme noire dans la culture populaire américaine, vidéo à l’appui. Au passage, la star Beyoncé a été ridiculisée pour ses clips qui exploitent à fond la fibre érotique pour « satisfaire le regard mâle », comme l’ont dit ces dames du panel de la NYU.

Se faire traiter de « singe » en Tunisie

Autre exemple : la présentation d’Asia Leeds sur ses expériences de voyage à travers le continent en tant que jeune Noire américaine. Elle a raconté comment elle s’est fait traiter de « singe » en Tunisie quelques jours avant la conférence, mais aussi la façon dont elle est au contraire perçue au Ghana comme un idéal de beauté très courtisé, avec ses rondeurs et son teint clair. Cette présentation, appuyée par la projection de « selfies » pris partout en Afrique, avec coiffures, tenues et amis différents, a fait se lever quelques sourcils dans la salle – surtout du côté des Africains, abasourdis par « l’exotisme » du continent ainsi approché par une Américaine d’abord et avant tout préoccupée par son « look » et son propre corps.

Des voix africaines-américaines

Malgré la présence dans le comité d’organisation d’universitaires africains reconnus tels que le Nigérian Awam Amkpa, directeur des « Africana Studies » de la NYU, la conférence a été dominée par des voix africaines-américaines. A la tête du comité d’organisation, Deborah Willis, directrice du département Photographie de l’Ecole d’art de la NYU, a veillé du haut de sa stature d’artiste reconnue de plus de 70 ans, à la pluralité et à la qualité des débats.

Malgré toute la bienveillance qui a émané de l’événement, organisé avec une décontraction toute américaine, certains Africains ont eu l’impression de n’être là que pour valider les propos de leurs pairs américains. Des points de vue avec lesquels ils ne sont pas forcément d’accord. « Il faut que nous décrochions du facteur mélanine et des discours de lamentation, certes importants aux Etats-Unis, mais pas en Afrique ! »,s’insurge ainsi une artiste venue de Lagos au Nigeria. « Nous avons autre chose à proposer au monde aujourd’hui, nous faisons partie d’une discussion globale ».

Et des voix critiques

Dans un atelier consacré à la « négritude en France et dans ses images et films postcoloniaux », l’universitaire américaine Dena Montague a évoqué le mouvement « Zoulou » d’autodéfense apparu dans les banlieues françaises des années 1980, pour riposter aux attaques violentes des skinheads. La journaliste Rokhaya Diallo et l’universitaire Maboula Soumahoro étaient également présentes. Au lieu d’évoquer les films dont elles devaient parler (Bande de filles notamment), elles ont plutôt abordé une actualité quelque peu hors sujet à Florence, en revenant sur l’acquittement des policiers impliqués dans le drame de la mort par électrocution des deux jeunes garçons Bouna et Zyad, qui avait déclenché les émeutes de 2005 dans les banlieues de Paris.

Du coup, l’impression dominait dans les salons dorés de la splendide villa florentine – propriété de la NYU – d’une France foncièrement raciste, décrite comme un véritable champ de bataille des années 1980 à aujourd’hui. Le commissaire d’exposition Simon Njami, d’origine camerounaise et basé à Paris, qui modérait la table ronde, a précisé qu’il « aimait la France », histoire de rétablir un certain équilibre. Il a posé une question critique face aux discours de « protestation » de Rokhaya Diallo et Maboula Soumahoro. « Si la « négritude ou blackness était un projet politique, ce serait quoi ? », leur a-t-il demandé. Réponse de Maboula Soumahoro : « Ces réflexions ne sont pas déconnectées du terrain, on meurt toujours des catégorisations raciales aujourd’hui ». Malgré toute la richesse de la conférence de la NYU, il reste difficile, du point de vue de Simon Njami, de trouver une réponse articulée et satisfaisante à ses propres questions sur le « corps noir », qui n’est à son avis « qu’un concept » (on ne parle pas du « corps jaune », par exemple). C’est d'abord et avant tout le produit du regard de l'autre et d'une très longue histoire coloniale. 

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