Espace Schengen

Trente ans après, l’espace Schengen à l’épreuve de la solidarité?

Spécimen du visa Schengen
Spécimen du visa Schengen Wikimédia
Texte par : Grégoire Lory
6 mn

Le 14 juin 1985, cinq pays signaient au Luxembourg, dans la ville de Schengen, un accord dont l’objectif était la suppression progressive des contrôles aux frontières. Devenu depuis l’un des symboles de la construction européenne, cet espace de libre circulation, s’il attire toujours, connaît quelques fissures. Les pressions migratoires vers l’Europe soulèvent le nouveau défi de l’accueil des demandeurs d’asile. Dans le même temps, les tensions politiques et économiques écornent la confiance entre partenaires européens, risquant de remettre en cause certains principes fondateurs.

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Trente ans après, le succès de Schengen n’est plus à démontrer. Lancés par cinq pays – la France, l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg –, cet espace de libre circulation des citoyens compte désormais 22 Etats-membres de l’Union européenne. A cela s’ajoutent quatre autres pays : l’Islande, la Norvège, la Suisse et le Liechtenstein. En tout, 400 millions de personnes peuvent se déplacer sur une majeure partie du continent sans le moindre contrôle aux frontières intérieures. Un dernier chiffre, si nécessaire, atteste de cette réussite. Selon la Commission européenne, chaque année plus d’un milliard de voyages se déroule dans ce que l’on appelle l’espace Schengen.

Plusieurs raisons peuvent expliquer ce succès. Cette initiative répond à deux ambitions de la construction européenne. C’est la réalisation d’un projet visible : les douaniers et les postes frontières ont disparu.

Mais c’est aussi la mise  en œuvre d’une idée en faveur d’une plus grande liberté. De façon moins évidente aux yeux du citoyen, la création de ce « territoire unique » a aussi amené le développement de politiques communes. La création de Schengen a entraîné davantage de coopération policière et judiciaire. Les Etats-membres ont harmonisé les règles en matière de visas et ils ont développé des standards afin d’assurer un même niveau de contrôle à l’ensemble des frontières extérieures.

C’est cet ensemble de mesures pratiques, juridiques et politiques qui ont permis de dépasser les craintes à l’origine du projet. Charles Elsen, ancien directeur général du Conseil de l’Union européenne pour les questions Justice et Affaires intérieures, aime rappeler qu’au lendemain de sa mise en œuvre « il n’y avait pas plus de criminalité ou d’immigration illégale ». Pour ce témoin privilégié, Schengen, c’est aussi l’expression d’une solidarité entre ses pays-membres.

Reuters/Eric Gaillard

Une solidarité malmenée 

Mais depuis quelques années, cet espace de libre circulation connaît quelques fissures. Les pressions migratoires autour de l’Europe soulèvent de nouveaux défis, en particulier concernant l’accueil des demandeurs d’asile. Dans le même temps, les difficultés économiques de l’Europe écornent la confiance entre les partenaires. De plus en plus de responsables politiques appellent à une réforme de Schengen. Un cercle vicieux dans lequel les populistes s’engagent pour réclamer purement et simplement la disparition du système. Pour Yves Pascouau, chercheur au European Policy Center, « Schengen cristallise en fait les peurs. Mais ce n’est pas Schengen qui crée ces flux migratoires importants ». En ces temps de crise financière et politique, l’idée de frontière apparaît en fait comme un élément rassurant dans un monde toujours plus globalisé.

Selon le Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR), plus de 100 000 personnes ont ainsi rejoint l’Italie ou la Grèce depuis le début de l’année. Face à l’afflux croissant d’immigrants par la Méditerranée, le système européen ne paraît plus en mesure de répondre à ces défis. A l’heure actuelle, les règlements définissent le pays d’arrivée des demandeurs d’asile comme l’Etat responsable de ces personnes. Selon ces accords, ce sont donc les pays situés au sud de l’Union européenne qui sont en première ligne. Entre 2013 et 2014, l’Italie a ainsi vu le nombre de migrants augmenter de 143 % !

Pourtant, pour Yves Pascouau, il existe tout de même des possibilités et « c’est ce que tente de faire la Commission avec ses propositions ». L’institution demande aux Etats-membres de faire preuve de solidarité avec l’Italie et la Grèce. Elle propose de répartir dans les deux ans à venir l’accueil de 40 000 migrants entre les pays-membres.

Mais cette question est hautement politique et passe mal auprès des Etats-membres. L’entrée et le séjour de ressortissants étrangers relève en grande partie de la compétence nationale. Pour des raisons de politique intérieure ou par tradition, certaines capitales ne veulent pas entendre parler d’un partage imposé. La Pologne, la République tchèque ou la Hongrie ne cachent pas leur opposition. De son côté, la France émet aussi des réserves sur la clef de répartition entre les pays. Mais Paris soutient l’idée d’une plus grande solidarité entre les Européens.

Pour essayer d’instaurer plus de confiance et donc de convaincre les Etats-membres, la Commission met sur la table des contreparties à cet effort commun. Elle demande par exemple à Rome et à Athènes l’enregistrement systématique des empreintes digitales des demandeurs d’asile.

Pour ses trente ans, Schengen vit donc un défi majeur. Toutefois, personne ne remet en cause le principe même de la libre circulation. Réinstaller les frontières intérieures coûterait d’ailleurs très cher aux Etats-membres. Mais en cette période de repli national, la confiance fait défaut et la méfiance s’installe. C’est bien là l’un des enjeux à venir : comment exprimer désormais la solidarité au sein de cet espace commun ?

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