Johannes Anyuru, héritier d’Ahmadou Kourouma et de Walter Benjamin

@Actes Sud

Du paradis souffle une tempête est le premier roman traduit en français de Johannes Anyuru, cette star montante des lettres africaines et suédoises… Car ce nouveau romancier africain est un Suédois. Il y a du Ahmadou Kourouma, du Sony Labou Tansi et du Henri Lopes dans ses récits qui racontent la migration, le métissage, mais aussi les lendemains qui déchantent dans l’Afrique postcoloniale.

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Johannes Anyuru n’est pas un Suédois comme les autres. De sang mêlé, né de mère suédoise et de père ougandais, il appartient à la deuxième génération d’émigrés d’origine africaine installés dans le pays d’Olof Palme et d’Ingrid Bergman. Le jeune homme s’est fait connaître en publiant en 2003 son premier recueil de poésies Seuls les Dieux sont nouveaux (1993), où il mêle avec bonheur l’Iliade et la saga des premiers émigrés africains en Suède. Auteur de plusieurs recueils de poésie qui lui ont valu d’être comparé au prix Nobel suédois Tomas Tranströmer, il a aussi écrit des récits en prose, à mi-chemin entre fiction et autobiographie.

Du paradis souffle une tempête qui est paru cette année en traduction française est le deuxième roman d’Anyuru. Lors de sa publication en Suède en 2012, ce récit consacré à la vie tourmentée du père de l’auteur a reçu un accueil critique enthousiaste en raison de la qualité poétique de sa narration déstructurée et fragmentaire. Si le lecteur français, lui aussi, est d’emblée saisi par la qualité obsessionnelle de cette écriture, le mérite en revient en grande partie à la beauté de la traduction du duo Max Stadler et Emmanuel Curtil qui restitue avec brio la tendresse, le désespoir et la tragédie au cœur de ce récit singulier de rêves brisés et de quête du renouveau.

« P. » comme père, patriarche et passivité

Un homme est en train de mourir dans un hôpital. Nous sommes quelque part en Suède où celui-ci a trouvé refuge au terme d’un long voyage à travers la barbarie de l’Histoire. Sa fuite en avant l’a conduit de son Afrique natale jusqu’en Europe où l’homme a fondé famille, sans toutefois jamais oublier le monde d’où il vient. C’est dans cet interstice entre les deux continents, composé de rêves, de revendications et d’infinies nostalgies, que s’inscrit l’histoire de P., père du narrateur désigné toujours par son initial . « P. » comme père, « P » comme patriarche, mais « P » aussi comme passif face aux tourments que le monde lui inflige.

Jeune Ougandais talentueux, P. avait été envoyé en Europe pour suivre une formation militaire pour devenir pilote de chasse dans l’armée de son pays. Sa formation est interrompue brutalement à cause d’un coup d’Etat survenu en Ouganda. Idi Amin, le nouveau maître de Kampala, rappelle au pays tous les étudiants ougandais envoyés en stages de formation à l’étranger. Inquiet du sort qui lui sera réservé, P. refuse d’embarquer dans l’avion venu à Athènes pour le ramener ainsi que ses autres camarades concitoyens au bercail.

Or le rêve de P. est de voler, un rêve qu’il nourrit avec obstination depuis sa plus petite enfance. L’arrêt brutal de sa formation est un drame pour lui. Aussi, lorsqu’une entreprise zambienne spécialisée dans le travail agricole propose de l’embaucher, saute-t-il sur l’occasion, prenant le premier vol pour l’Afrique. Mais dès son arrivée, il est arrêté par la police de la frontière zambienne qui a du mal à croire qu’un pilote de chasse ougandais vienne en Zambie pour y épandre de l’insecticide sur des vergers. La Zambie socialiste en guerre contre l’Ouganda, depuis le retournement de la situation politique à Kampala, voit en P. un espion d’Idi Amin. C’est le début d’une odyssée périlleuse à travers l’Afrique des années 1970 où tribalismes, révolutions et dictatures font florès et la vie humaine est totalement dévalorisée. Les passages de P. dans les camps de rééducation en Zambie et en Tanzanie rappellent les goulags d’Alexandre Soljenitsyne et de Boris Pasternak.

Concilier les différences

Ce roman rappelle aussi les dictatures africaines brillamment racontées par les Ahmadou Kourouma, les Sony Labou Tansi, les Ngugi wa Thiong’o et les Henri Lopes. Tout un continent abandonné à des autocrates sanguinaires et sans scrupule qui ont fait régner la terreur sur leurs populations. Puisant dans le voyage périlleux de son propre père, Anyuru revisite les enfers tropicaux des années 1970 et 1980. Ces décennies coïncident avec l’arrivée massive en Suède aussi des Africains qui fuyaient la guerre, le génocide et les rivalités ethniques sévissant dans leurs pays. C’est d’ailleurs au cours de la décennie 1970 que le père Anyuru menacé par le régime d’Idi Amin est venu s’installer en Europe.

Dans ses premières œuvres de poésie et de fiction qui n’ont pas encore été traduits en français, le romancier suédois avait mis l’accent sur sa propre quête identitaire. Tiraillé entre son héritage à la fois africain et suédois, le jeune homme, né en Suède en 1979, cherche dans l’écriture les outils éthiques et esthétiques pour concilier les différences intimes qui le constituent. La couleur de sa peau, le racisme, le rejet, la diversité comme fondement d’une nouvelle identité suédoise sont quelques-uns des thèmes qui traversent les premiers textes d’Anyuru.

Son second roman dont l’auteur a emprunté le titre à Walter Benjamin est aussi une réflexion sur l’Histoire. En partant du destin de son père piégé entre son rêve d’accomplissement de soi et la barbarie, ce roman interroge aussi  la conception de l’histoire comme progrès, comme un continuum sans interruption. Il lui oppose l’histoire africaine contemporaine où on va de ruine en ruine, de catastrophe en catastrophe et où l’évolution se caractérise par une imbrication étroite entre modernité et barbarie. Et si l’Histoire était seulement, comme le déclare le protagoniste mourant du roman à son fils aux origines problématiques, « une cascade de chaînes » qui « emporte les corps avec elle. »  Enigmatique et vertigineux.

Du paradis souffle une tempête, par Johannes Anyuru. Roman traduit du suédois par Max Stadler et Emmanuel Curtil. Editions Actes Sud, 2015. 300 pages. 22 euros.

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