Sécurité alimentaire

Y a-t-il du «blé de Daech» dans nos assiettes?

Le blé est un produit de première nécessité d’une importance géopolitique.
Le blé est un produit de première nécessité d’une importance géopolitique. RFI/ Ghélia Pevzner

Le pétrole n’est pas la seule ressource dont dispose le groupe terroriste Daech. Les productions agricoles, et notamment le blé, jouent également un rôle important : les revenus qu’ils engendrent permettent à la fois de constituer des revenus et de contrôler les populations. Le trafic et les échanges informels autour des productions céréalières ont ainsi permis au « blé de Daech » de se retrouver dans les circuits commerciaux internationaux.

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Grande terre céréalière déjà à l’époque des Sumériens à la fin du 4e millénaire avant J.-C., la vaste plaine entre le Tigre et l’Euphrate est très probablement la patrie du blé. C’est Ashnan, la déesse du grain, qui a apporté à l’homme la culture dans les deux sens du mot, agricole et civilisatrice. Aujourd’hui, sur le territoire de la Mésopotamie - dont les actuels Irak et Syrie -, le blé est toujours un produit de première nécessité d’une importance géopolitique.

« Le pétrole est une commodité stratégique depuis cent cinquante ans environ, les céréales le sont depuis plusieurs millénaires. Les questions agricoles n’appartiennent pas aux livres d’histoire », nous dit Sébastien Abis, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) et auteur du livre La géopolitique du blé.

L'ancrage des territoires sous contrôle de Daech le long des deux fleuves, dans des régions où la production céréalière et agricole est la plus forte, fait que le groupe terroriste a le contrôle de l’eau ce qui entraîne de facto celui des productions agricoles. Souvenez-vous : l’offensive de juin 2014 lui a permis de prendre le contrôle des silos à grains des provinces de Ninive et Salaheddine, dans le nord de l'Irak. Jean-Charles Brisard, spécialiste du financement du terrorisme, explique en détail dans ses nombreux articles les revenus de l’EI, qui comprennent plus du tiers de la production du blé de cette région. Et en Syrie, estime l’expert, 30 % de la production de blé est également entre les mains du groupe EI. 

« Ces denrées sont utilisées comme trésor de guerre et pour contrôler la population », dit aussi Sébastien Abis. L'achat de la confiance des populations passe par le pain et la sécurité alimentaire. La situation pourrait empirer s’il n’y avait rien à manger ou pas d’accès au pain et que les prix s’envolent, risquant d’accentuer les difficultés de ceux qui contrôlent ces territoires.

Trafic, échanges informels, intermédiaires

Actuellement, la vente de blé transformé en farine dépasse les territoires sous contrôle du groupe EI et atterrit sur les circuits commerciaux locaux, et même parfois internationaux, s’accordent à dire les experts. Ce qui signifie que toutes sortes d’échanges informels existent avec ce groupe, qui passent par un dialogue avec ses représentants ou ses intermédiaires. Avec qui se font ces échanges ? « Cela m’étonnerait qu’il y ait des échanges directs avec Damas et le pouvoir Assad, répond Sébastien Abis, mais des produits vitaux circulent dans cette zone de commerce informel. Et on les verra toujours circuler parce que si les producteurs locaux ne peuvent pas vivre de leur activité dans les territoires sous contrôle de Daech, cela va renforcer leur mécontentement, ce qui n’est dans l’intérêt de personne ».

Apparemment, ceux qui contrôlent la zone ont donc la volonté de maintenir la production céréalière tout autant qu’ils sont conscients du fait que la sécurité du territoire repose sur la sécurité alimentaire des populations. Reste à savoir si le groupe terroriste Etat islamique saura protéger l’agriculture dans le contexte actuel de guerre et des déplacements massifs des populations. Toute l’histoire de l’humanité montre que dans les zones de conflits, et notamment de conflits armés, c’est la production agricole qui souffre en premier et la chaîne logistique alimentaire qui déraille.

Pourtant, plus le temps passe, plus il y aura nécessité à commercer avec les territoires sous contrôle de Daech, qu’il est impossible d’enfermer dans un embargo total. D’un autre côté, la production et aussi l’importation de blé peuvent devenir pour Daech des questions prioritaires. Ses combattants n’ont-ils pas - mais pour combien de temps encore - distribué gratuitement du pain aux populations après des offensives réussies ?

L’Irak et la Syrie, aussi bien que tout le bassin méditerranéen et le Moyen-Orient, ont besoin de beaucoup plus de blé encore qu’ils n’en produisaient avant même les hostilités. Ces deux pays se trouvent dans des régions qui consomment 200 kilos de blé par habitant et par an, autrement dit deux fois la moyenne européenne et trois fois la moyenne mondiale.

Au total, quelque 9,8 millions de personnes en Syrie souffrent d'insécurité alimentaire, dont 6,8 millions à un niveau grave, nécessitant une aide alimentaire extérieure. Rien que depuis janvier, plus d'un demi-million de personnes ont été déplacées, selon le rapport de la FAO publié en juillet 2015. Ces chiffres, souligne-t-il, correspondent à une récolte meilleure que d’habitude « grâce aux bonnes pluies ». Que personne ne peut garantir pour l’année qui suit. Si on prend en compte que depuis dix ans, l’Irak est confronté à des problèmes politiques et sécuritaires très importants, et que la Syrie l’est également, au moins depuis 2011, on comprend que l’agriculture des deux pays est de plus en plus fragilisée. Dans ce contexte, le don de la déesse Ashnan pourrait très vite être épuisé, quand bien même on essaierait de le préserver un peu.

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