France/Maroc

Un demi-siècle après sa disparition, le mystère Ben Barka reste entier

Mehdi Ben Barka en janvier 1959 lors d'une conférence à Casablanca.
Mehdi Ben Barka en janvier 1959 lors d'une conférence à Casablanca. DSK / AFP FILES / AFP

Le 29 octobre 1965 à Paris, l’opposant marocain et icône du mouvement tiers-mondiste Mehdi Ben Barka disparaît. Cinquante ans après son enlèvement, le mystère est intact et de nombreuses raisons d’Etat semblent faire toujours entrave à la justice. Pourtant, la quête de vérité continue.

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C’est l’une des plus grandes affaires du XXe siècle. Alors qu’il a rendez-vous à midi et demi avec un journaliste et un cinéaste dans la célèbre brasserie parisienne Lipp ce vendredi 29 octobre 1965, Mehdi Ben Barka est interpellé par deux policiers de la « mondaine », un service de police affecté principalement à la surveillance et au renseignement. Il monte avec eux dans une voiture banalisée. Direction Fontenay-le-Vicomte au sud-est de Paris, chez l’une des figures françaises du banditisme. Plus personne ne reverra Mehdi Ben Barka.

Qui a tué Ben Barka ?

Rapidement, l’annonce de la disparition de l’opposant marocain se répand des deux côtés de la Méditerranée. L'enquête établit très vite que l'enlèvement - d’autant plus intrigant qu’il s’agit d’un rapt d’un homme politique étranger sur le sol français - a été planifié par les services secrets marocains avec la complicité de policiers et de truands français. Lors d’un procès à Paris en 1967, des condamnations tombent sur ceux qui ont fait le « sale boulot », mais aucun nom des commanditaires n’est divulgué par les accusés.

Cinquante ans plus tard, le mystère demeure intact mais nombreux sont ceux qui se battent pour enfin savoir qui a tué Mehdi Ben Barka. Parmi eux, son propre fils, Bachir Ben Barka, qui n'a de cesse d'interpeller la justice. Il dénonce « un crime d’Etat », tout comme les journalistes Joseph Tual et Olivier Boucreux qui travaillent sur l’affaire depuis plusieurs années. Pour le fils de l’opposant, la seule façon de débloquer l'enquête est de déclassifier l'ensemble des documents gardés secrets jusqu'à présent, aussi bien en France qu'au Maroc.

Cette année, dans le but là encore de relancer l'enquête, un nouveau Comité pour la vérité dans l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka a été créé en France. « Des témoins en possession d’une part de vérité sont encore en vie, les archives pouvant apporter des réponses doivent encore exister, en particulier celles de la CIA », est-il écrit dans le manifeste.

Le 31 octobre 2005, le maire de Paris Bertrand Delanoë inaugure une place en hommage à Mehdi Ben Barka en présence de ses proches, dont sa veuve.
Le 31 octobre 2005, le maire de Paris Bertrand Delanoë inaugure une place en hommage à Mehdi Ben Barka en présence de ses proches, dont sa veuve. STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Une instruction historique

Une enquête qui est la plus ancienne instruction en France. Depuis septembre 2003, la commission rogatoire internationale adressée au Maroc, renouvelée au printemps 2005, n’a toujours pas été exécutée. Fin 2007, cinq mandats d’arrêt visant des hauts fonctionnaires marocains sont délivrés par le juge Patrick Ramaël, en charge du dossier de 2004 à 2013. Sans succès réel. « Derrière tout cela, affirme maître Maurice Buttin, avocat de la famille Ben Barka depuis 50 ans, il y a Hassan II ». L'ancien roi du Maroc, décédé en 1999, ne sera en tout cas jamais officiellement mis en cause.

Pour d'autres magistrats, la main du Mossad plane derrière l’enlèvement de Mehdi Ben Barka, défenseur inconditionnel des Palestiniens. Les services secrets israéliens, selon l’audition d’un ancien agent du Mossad, auraient aidé le Maroc à faire disparaître le corps de l’opposant. Certains y voient aussi un « coup » des Etats-Unis.

Un militant à double titre

Dès janvier 1966, dans le Bloc-notes du Figaro, François Mauriac accuse ainsi Washington - qui dément immédiatement - d’être à l’origine de la disparition de Ben Barka. « Ces services viennent de réussir un magnifique coup double, contre le tiers-monde, en se débarrassant de Ben Barka, et contre de Gaulle (qui craignait que cette affaire ne le pénalise pour la présidentielle de décembre 1965, ndlr). Si les services américains sont innocents dans cette affaire, c'est le diable qui aura joué pour eux. » « C’est dans cet élan révolutionnaire de la Tricontinentale que se trouve la cause profonde de l’enlèvement et de l’assassinat de Ben Barka », analyse en 2005 dans L’Humanité l’historien René Galissot.

Car Mehdi Ben Barka est un militant à double titre. Né en 1920 à Rabat, il est avant tout l’un des opposants politiques les plus craints par le roi Hassan II dont il fut le professeur de mathématiques. Engagé dès son plus jeune âge en politique, il milite contre la présence française dans le royaume chérifien et soutient le retour du roi Mohammed V en 1956. Rapidement, il se range dans l’opposition au régime, prônant une monarchie constitutionnelle. « Ce que Ben Barka n’a pas compris, analyse l’écrivain, scénariste et journaliste, Gilles Perrault, c’est qu’un dictateur, un souverain de droit divin, ne partage pas le pouvoir ». A l’avènement de Hassan II en 1961, Mehdi Ben Barka est déjà victime d’une tentative d’assassinat maquillée en accident. Il est contraint à l’exil en France deux années plus tard, avant d'être condamné à mort par contumace par le tribunal militaire royal.

Mehdi Ben Barka est aussi l’une des figures de proue du mouvement tiers-mondiste et

Bachir Ben Barka, le fils de l'opposant marocain Mehdi Ben Barka pose avec le livre de son père «Ecrits politiques (1957-1965)».
Bachir Ben Barka, le fils de l'opposant marocain Mehdi Ben Barka pose avec le livre de son père «Ecrits politiques (1957-1965)». AFP PHOTO JEFF PACHOUD

panafricaniste. Dix ans après la Conférence de Bandung, le « Che Guevara arabe » organise la Conférence tricontinentale qui doit se tenir à La Havane en janvier 1966, au grand dam des Etats-Unis qui n’auront dès lors de cesse de tenter d’intimider le militant. Son souhait : fédérer les mouvements révolutionnaires. « Commis-voyageur de la révolution », selon les mots de l’historien Jean Lacouture, il va à la rencontre de personnalités comme Malcom X, Fidel Castro, Che Guevara, Mao Zedong, etc.

Ben Barka, homme de l’Histoire

« Ben Barka aurait changé la face du Maroc et du monde, analyse le journaliste Olivier Boucreux selon qui Hassan II est le principal commanditaire de la disparition de Ben Barka. S’il était encore vivant, le monde serait différent. Il y a quelque chose de très actuel dans son combat pour la liberté et l’indépendance. Nul doute que les acteurs du printemps arabe se sont reconnus en lui. »

Que le cadavre de Mehdi Ben Barka soit, selon les différentes hypothèses, coulé dans du béton à proximité d'une autoroute, découpé en morceaux, dissous dans une cuve d'acide, enterré dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye ou sous la mosquée d'Evry, ou que sa tête ait été envoyée au roi Hassan II et enterrée dans une ancienne prison secrète de Rabat, le PF3, l’esprit de cet opposant aura marqué à tout jamais dans l’Histoire. Le grand rassemblement en mémoire de Mehdi Ben Barka jeudi soir 29 octobre 2015 devant la brasserie Lipp à Paris en témoigne.

►A voir : Affaire Ben Barka, le dernier secret, d'Octavio Espirito Santo; Ben Barka, l'obsession, d'Olivier Boucreux

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