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Bulgarie

Bulgarie: les millionnaires de la céréale

En Bulgarie, plus de 80% des terres agricoles sont travaillées par des exploitations de plus de 100 hectares. Et nombreuses sont celles qui sont dédiées à la culture des céréales.
En Bulgarie, plus de 80% des terres agricoles sont travaillées par des exploitations de plus de 100 hectares. Et nombreuses sont celles qui sont dédiées à la culture des céréales. RFI/Marc Etcheverry

Depuis la fin de l'ère soviétique, la Bulgarie s'est lancée dans une profonde transformation de son secteur agricole. Une mutation vers l'économie de marché qui s'est opérée au bénéfice de grands exploitants, céréaliers pour la plupart, souvent plus businessmen que paysans. Alors quand l'Union européenne a ouvert les vannes des subventions, certains ont crié « jackpot ! ».

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De notre envoyé spécial en Bulgarie,

« Par hasard. » Si Georgi Milev est devenu céréalier, c'est « par hasard ». Affalé dans le fauteuil de son bureau, ce quadragénaire à la nonchalance assumée ne fait pas mystère de son arrivée « dans le business ». « Il y a vingt ans, tout appartenait à l'Etat », lance-t-il tout de même, au cas où cela gênerait son interlocuteur. Mais Georgi Milev ne rougit pas de sa réussite : il exploite 1 500 hectares de terre, dans les environs de Pleven, à 200 km au nord de Sofia, et il en est très fier.

Seulement, la combinaison de travail, bien peu pour lui. Pas plus que les bottes. C'est en baskets, pull à capuche et lunettes de soleil qu'il fait le tour du propriétaire. Son temps libre, il le dédie à sa communauté. Il joue aussi dans un groupe de rock. Sans même faire cas de sa chevelure de surfeur, le personnage de Georgi Milev détonne dans le paysage rural bulgare de Pleven. Mais ici, cela ne choque en fait personne.

Car sa situation n'a finalement rien d'extraordinaire. Lui, comme d'autres, ont su tirer profit des errements politiques de la Bulgarie post-soviétique. Un « entre-deux » où la question foncière a été déterminante, car là où nombre de pays de l'ancien bloc ont compensé financièrement les propriétaires floués par la collectivisation, les autorités bulgares ont opté pour la redistribution des terres. Pour des personnes ayant depuis longtemps migré vers les villes, se retrouver avec un lopin de terre égaré dans la campagne était pour le moins encombrant. Rapidement, certains ont flairé la bonne affaire et se sont lancés dans le rachat de ces parcelles à bas prix. D'autres ont fait main basse sur les coopératives agricoles et tout leur matériel. Parfois il s'agissait de la même personne.

Georgi Milev a fait fortune dans la culture des céréales. Ici devant l'un de ses champs, dans les environs de Pleven.
Georgi Milev a fait fortune dans la culture des céréales. Ici devant l'un de ses champs, dans les environs de Pleven. RFI/Marc Etcheverry

L'accélérateur européen

« On a commencé avec un terrain de 300 hectares, puis on s'est agrandi », se souvient l'entrepreneur. Les débuts ont néanmoins été laborieux, l'exigence de la terre s'est vite rappelée à son désir d'entreprendre. « C'était difficile : on exploitait des terres mais on ne savait pas bien comment le faire. » Peu à peu néanmoins, le ciel s'est dégagé au-dessus de son exploitation. Depuis 2007, c'est même grand soleil.

A cette date, la Bulgarie est entrée avec la Roumanie dans l'Union européenne, et priorité a été donnée au secteur céréalier, pour le plus grand bonheur de Georgi et de ses confrères. Déjà mal en point, les maraîchers, qui faisaient la renommée du pays sous l'ère soviétique, ont perdu pied, noyés dans le grand bain européen.

 → A (RE)LIRE : Bulgarie : les maraîchers misent sur le bio pour s'en sortir

Une orientation qui n'a pas non plus enthousiasmé Ognyan Boyukliev. Au sein de l'Institut d'études économiques, rattaché à l'Académie des sciences bulgares, ce dernier observe, depuis vingt ans, les mutations de l'agriculture nationale. Pour lui, pas de doute, les autorités de Sofia et Bruxelles ont fait fausse route : « L'objectif désormais n'est pas de produire plus, mais de recevoir plus. » Ainsi les grands céréaliers sont-ils jusque-là les véritables gagnants de la politique agricole commune en Bulgarie : les vastes terres acquises - ou louées - leur font bénéficier des aides aux termes du premier pilier (les compensations à la surface) tandis que le second pilier, consacré au développement rural, a été, lors de la dernière période de paiement (2007-2013), très orienté vers la modernisation du secteur céréalier. Gagnants, donc, sur les deux tableaux, certains sont devenus millionnaires

L'Institut d'études économiques a produit un rapport, l'été dernier, qui relevait ainsi « une concentration excessive des paiements au bénéfice d'un petit nombre de producteurs », et un remplacement quasi systématique de toutes les machines à grains. La faute à un manque d'orientations claires des autorités. Aussi, « beaucoup de ces exploitants sont plus intéressés par les subventions que par l'agriculture, accuse Ognyan Boyukliev. Du moment qu'on montre qu'on exploite la terre, que ce soit beaucoup ou pas beaucoup, cela suffit. »

Georgi Milev possède une quizaine de machines agricoles pour exploiter près de 1500 hectares de terres.
Georgi Milev possède une quizaine de machines agricoles pour exploiter près de 1500 hectares de terres. RFI/Marc Etcheverry

Une politique, de plus, sans grand résultat selon les scientifiques. Plus qu'une production qui n'a pas vraiment progressé, ces derniers dénoncent une diminution drastique de la valeur ajoutée. « Avant les céréales récoltées étaient davantage transformées. » Et l'universitaire de condamner l'obsession de l'exportation, notamment en direction de l'Europe de l'Ouest. C'est la cas de Georgi Milev d'ailleurs, qui exporte 80 % de sa production.

Mais du côté de Pleven, on reste en revanche dubitatif face à cette charge en règle. « Pour bénéficier de certains aides, il faut co-financer les achats de matériels et beaucoup d'éleveurs et de producteurs de fruits et légumes n'avaient pas assez de moyens pour le faire », justifie Georgi Milev. Il se sent d'autant plus légitime pour répondre aux accusations qu'il est le vice-président de l'Association des céréaliers de Bulgarie. Mais il n'en comprend pas moins l'exaspération d'une partie du monde agricole bulgare face à cet appétit visiblement insatiable.

Deux tendances résument bien la concentration de l'activité agricole en Bulgarie. Selon les données de la Commission européenne, 83,2 % des exploitations bulgares ont moins de 2 hectares, mais plus de 80 % des terres arables sont travaillées par des exploitations de plus de 100 hectares.

« Parce qu'on a de l'argent à distribuer... »

Une domination sans partage que reconnaît l'agriculteur, mais celui-ci ne ne se voit pas en « profiteur » des aides européennes. En revanche, il trouve lui-même qu'elles sont parfois excessives et que cela mène à des dérives : « Le co-financement à 50 %, c'est trop, explique-t-il. En Bulgarie, on fait des programmes non parce qu'on en a besoin, mais parce qu'on a de l'argent à distribuer. »

Et l'exploitant de détailler les arnaques qui se montent fréquemment : « Il y a des gens qui se lancent là-dedans, obtiennent les aides et à la fin de la période de paiement, revendent terres et machines. » Du matériel qui, de plus, peut être « surévalué » : « Un tracteur qui coûte 300 000 euros, on va dire qu'il en coûte 400 000. Dès fois, on renchérit à 100 % pour les bâtiments… parce que c'est la Bulgarie. Or sur la première période, il n'y avait quasiment personne qui remettait en question ces chiffres. » Une tâche à laquelle s'est désormais attelée son association. Georgi Milev résume : pour certains entrepreneurs peu scrupuleux, « c'est gratuit sur cinq ans et à la fin, on récupère le fric. »

La nouvelle PAC qui est entrée en vigueur l'année dernière, entend corriger certaines de ces lacunes. Les jeunes agriculteurs seront plus soutenus, le développement du bio devrait aider les cultivateurs. Et Georgi Milev et les céréaliers se veulent beaux joueurs : ils ne s'opposeront pas à un surplus d'aides en direction des maraichers, et surtout des éleveurs. Des éleveurs qui seraient un peu plus en mesure d'acheter leurs céréales. Business is business.

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