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Littérature

La «colère noire» de Ta-Nehisi Coates

L’essai de Ta-Nehisi Coates, paru en juillet aux Etats-Unis, a valu à son auteur un succès phénoménal.
L’essai de Ta-Nehisi Coates, paru en juillet aux Etats-Unis, a valu à son auteur un succès phénoménal. Nina Subin

Publié en janvier aux éditions Autrement sous le titre Une colère noire, lettre à mon fils, l’essai de Ta-Nehisi Coates, paru en juillet aux Etats-Unis, a valu à son auteur un succès phénoménal. Le journaliste africain-américain de 40 ans décrypte avec force l’univers de violence dans lequel baigne la communauté noire. Cet héritage laissé par la traite n’a jamais été abordé frontalement par les pouvoirs publics des Etats-Unis, où les violences policières à l’encontre de jeunes Noirs n’en sont que l’une des facettes les plus visibles.

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Installé à Paris depuis quelques mois, Ta-Nehisi Coates, harcelé par les journalistes, fuit la presse et ne donne pas d’interview. Il a connu un succès phénoménal à la sortie de son premier essai, Between the World and Me, paru en juillet aux Etats-Unis.

Sur le fond comme sur la forme, cet auteur né à Baltimore en 1975, fils de Paul Coates, éditeur et ancien membre du mouvement des Black Panthers, tape dans le mille. Ayant grandi dans une cité de l’une des villes les plus violentes des Etats-Unis avant d’être formé avec un grand bonheur à l’université noire de Howard, à Washington, il rappelle à quel point il se sentait menacé, enfant, par une violence diffuse - présente dans la rue comme dans les familles, hantées par leurs proches disparus.

Par le biais d’une lettre adressée à son fils, il pulvérise un premier préjugé sur l’homme noir, souvent considéré comme un père absent et adulte irresponsable : « Je te le dis : cette question - comment vivre avec un corps noir dans un pays perdu dans le Rêve - est la question de toute ma vie. » En émaillant son récit autobiographique de photos en noir et blanc, il sort de la théorie pour incarner son propos et le rendre encore plus percutant.

Sans complexes, il assume de parler à la première personne du singulier, sur un sujet de société qui ne concerne pas des « communautés » abstraites, mais des êtres humains, susceptibles comme lui de tomber amoureux ou d’avoir du chagrin - sans se définir dans ce titre assez trompeur en français de colère noire.

@Autrement

Récompensé par le prestigieux National Book Award, entre autres, le livre a fait l’objet d’un éloge très remarqué de la grande romancière noire Toni Morrison, prix Nobel de littérature : « Je me demandais qui pourrait combler le vide intellectuel qui m’a dévastée après la mort de James Baldwin, écrit-elle. Clairement, c’est Ta-Nehisi Coates ».

Un intellectuel qui ne « tend pas l’autre joue »

Le titre du livre est emprunté à l’un des poèmes d’un autre auteur noir considéré comme « radical » aux Etats-Unis, Richard Wright, Between the World and Me (Entre le monde et moi). Manthia Diawara, écrivain d’origine malienne, directeur des études africaines et de l’institut africain-américain de l’Université de New York (NYU), explique ainsi : « Ta-Nehisi Coates appartient à cette nouvelle génération d’intellectuels noirs qui ne croient pas en Dieu, ni en la rédemption, ni au fait de tendre l’autre joue. Ils ne veulent pas être des martyrs comme Martin Luther King. Ils croient en l’instant présent et ne veulent plus attendre. »

Le livre, publié un an après la mort du jeune Michael Brown à Ferguson, abattu le 9 août 2014 par des policiers ensuite acquittés, coïncide avec de nombreuses bavures policières contre de jeunes Noirs et la formation du mouvement Black Lives Matter (« Les vies noires comptent »), né d’un simple hashtag sur Twitter lancé en 2012.

L’essai correspond également à la fin du second mandat de Barack Obama, et au bilan que la société américaine va en tirer. « D’un côté le ressentiment monte dans la communauté noire, avec un président qu’elle juge à tort ou à raison n’avoir pas fait assez pour elle, note Manthia Diawara. Et de l’autre, le racisme blanc s’est envenimé et débridé, comme en témoignent les discours de haine du candidat républicain à la présidence, le milliardaire Donald Trump. »

Dans ce contexte, Ta-Nehisi Coates touche au cœur du problème américain : son « rêve ». Ce fameux « droit à la poursuite du bonheur », inscrit en 1776 dans la déclaration d’indépendance des Etats-Unis, représente l’un des fondements de la nation la plus puissante du monde, née à l’ère coloniale et assise sur la traite négrière transatlantique. Un rêve qui n’est que « le résultat d’un pillage : celui de la vie, de la liberté, du travail et de la terre », écrit Coates.

« Pauvreté et mélanine vont de pair »

Ce n’est pas un hasard si l’auteur s’est fait connaître aux Etats-Unis avec un article retentissant sur les réparations, demandées en vain depuis des décennies par la communauté noire au titre de l’esclavage. Ce texte de 17 pages, le plus long article jamais publié par le prestigieux Atlantic Monthly, a amorcé le repositionnement de l'intelligentsia noire autour de la pensée de Coates.

« Une Amérique non ségrégée pourrait connaître la pauvreté et tous effets répartis à travers le pays sans biais particulier concernant la couleur de peau, écrivait-il. Dans les faits, la concentration de la pauvreté va de pair avec la concentration de la mélanine. La conflagration qui en résulte est dévastatrice. »

Pour fuir la pression médiatique et élever leur fils dans une autre atmosphère, Ta-Nehisi Coates et sa femme se sont installés en septembre à Paris. Ils poursuivent, non sans un certain romantisme, les itinéraires d’illustres aïeux, tels que James Baldwin, Richard Wright et Chester Himes, qui avaient fait le choix de la France pour échapper à l’Amérique ségrégationniste des années 1940 et 1950. Le désenchantement de la France amènera-t-il Ta-Nehisi Coates à repartir vers les Etats-Unis et à écrire un essai sur son expérience parisienne ? La question reste posée.

Une colère noire, lettre à mon fils, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Thomas Chaumont, préface d'Alain Mabanckou, éd. Autrement, 202 p., 17 €.

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