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Colombie

Colombie: vers une paix violente?

Préparation à la paix des guerilleros des FARC, le 18 février 2016.
Préparation à la paix des guerilleros des FARC, le 18 février 2016. LUIS ACOSTA / AFP
9 mn

Après un demi-siècle de guerre, la Colombie n’a jamais été aussi près de la paix, mais cette désescalade du conflit armé n’a pas fait diminuer la violence. Malgré des négociations entre le gouvernement et les guérillas d’extrême gauche pour mettre un terme à cette tragédie, la Colombie doit faire face à de nouvelles formes de violence provenant de bandes armées qui pourraient se développer sur le terrain de la paix. Une Colombie dont le dynamisme économique tente de tourner la page du passé mais qui reste toujours victime de ses propres démons.

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Suite à une insurrection paysanne en 1964, la Colombie s’est enfoncée dans une guerre qui oppose encore le gouvernement à deux organisations d’extrême gauche, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et l'Armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional - ELN) qui sont retranchées dans des forêts et des montagnes, dans des zones faiblement contrôlées par l’Etat. Le bilan dramatique de ce conflit, qui est le plus ancien du continent, est de 260 000 morts, 45 000 disparus et 6,6 millions de déplacés, auxquels il faudrait ajouter de nombreuses victimes indirectes liées au narcotrafic et à l’industrie du kidnapping qui financent depuis cinquante-deux ans la guérilla.

La paix, presque à portée de main

C’est seulement depuis 2012 que la paix s’esquisse avec de nouveaux pourparlers, entrepris avec les FARC à La Havane (Cuba). La signature de l’accord de paix avait même été initialement prévue pour le 23 mars dernier en présence du président colombien Juan Manuel Santos et du chef des FARC, Timoléon Jimenez alias « Timochenko ». Maisla paix n’est toujours pas signée. Le gouvernement exige aujourd’hui, en tout préalable à la signature, qu’une date soit fixée pour le désarmement des FARC, alors qu’en septembre dernier la guérilla et le gouvernement, dans un communiqué conjoint, avaient déclaré que le dépôt des armes « devrait débuter au plus tard dans les 60 jours après la signature de l’accord final ».

Si cette question du désarmement est aussi sensible, c’est aussi parce que les FARC, avec leurs 7 000 à 10 000 hommes, sont la principale force armée face à l’Etat. Et même si de nombreux sujets concernant le narcotrafic, la réforme agraire, la participation politique des guérilleros ou la réparation des victimes ont déjà fait l’objet d’agréments intermédiaires, l’un des points d’interrogation qui demeure pour les FARC est comment faire pour garder le pouvoir, comme l’explique Frédéric Massé, professeur à l’Université Externe de Colombie et directeur du Centre d’investigations et de projets spéciaux (CIPE) : « C’est plus compliqué de garder le contrôle sans fusil, mais ils ne veulent pas renoncer à leurs zones d’influence ».

Concernant l’autre front, le gouvernement colombien et l’ELN ont entamé depuis 2014 des discussions dans la perspective de lancer ensuite un processus de paix similaire à ce qui est fait avec les FARC à La Havane. Cette négociation entamée fin mars 2016 a été conditionnée à la libération de tous les otages détenus par l’ELN. Début avril, l’ELN, qui dispose de 1 500 combattants, a libéré l’ex-gouverneur du Choco (région de l’ouest), Patrocinio Sanchez Montes de Oca, et a demandé un cessez-le-feu bilatéral pour faciliter les négociations officielles qui, d’un commun accord, doivent se passer principalement en Equateur.

L’engagement par l’Etat d’une négociation avec l’ELN a provoqué le même jour de vives réactions parmi la population. Des dizaines de milliers de Colombiens ont manifesté à Bogota, à Medellin et à Cali pour demander au président Juan Manuel Santos de ne pas engager de processus de paix avec l’ELN. D’après Jorge Restrepo, le directeur du Centre d’études, de recherches et d’analyse du conflit (Cerac), « il y a un consensus (avec la population, ndlr) selon lequel installer une table de négociation avec une guérilla qui continue à enlever (à pratiquer des kidnappings, ndlr) est inacceptable ». De plus, ces manifestations ont été réalisées à l’appel de l’ancien chef de l’Etat Alvaro Uribe (2002-2010), qui a toujours refusé de négocier avec les FARC et l’ELN, et à la demande de l’opposition de droite qui rejette toute possibilité de montée en puissance d’une gauche parlementaire, par l’intégration d’anciens guérilléros notamment. Déjà en 1980 dans le cadre d’un accord de paix, des guérilleros démobilisés qui s’étaient regroupés dans une formation de gauche intitulée l’Union patriotique ont été assassinés les uns après les autres par une association de paramilitaires, de narcotrafiquants et de membre des forces de sécurité.

Combattants de l'ELN (Armée de libération nationale).
Combattants de l'ELN (Armée de libération nationale). PEDRO UGARTE / AFP

Les nouvelles formes de violences

Si la violence en Colombie n’étonne plus, sa hausse en période de cessez-le-feu pose question. D’après un récent rapport de l’organisation Somos Defensores, la violence en Colombie est en augmentation. « Malgré la diminution positive des chiffres de la violence politique en 2015, effet de la désescalade du conflit armé (entre gouvernement et guérillas), les meurtres des défenseurs des droits de l’homme ont augmenté de 13%, pour passer de 55 en 2014 à 63 en 2015. Une telle situation permet de déduire que les causes de ces décès ne sont pas associées directement au conflit armé mais proviennent de nouvelles formes de violence ».

Dans son rapport annuel sur la situation en Colombie, le bureau du Haut-Commissariat de l’ONU pour les droits de l’homme (OHCHR) souligne le risque que d’autres groupes armés occupent le terrain laissé libre par la guérilla après la signature d’un accord de paix. Constatant que « divers intérêts locaux et groupes qui s’opposent aux changements promus par le processus de paix usent déjà de la violence et de l’intimidation », dénonçant les atteintes « aux droits de l’homme et à la sécurité citoyenne », estimant que la démobilisation des paramilitaires « constitue un défi permanent pour la paix ».

La montée en puissance des Bacrim

De nombreux membres des milices paramilitaires d’extrême droite - créées dans les années 1980 pour combattre les guérillas avec la complicité d’une partie de l’armée et qui ont été démobilisées entre 2003 et 2006 - continuent d’agir sous la forme de bandes criminelles, que l’on appelle les Bacrim. Pour Angelica Rettberg, la directrice de la maîtrise de la Construction de la paix à l’Université des Andes à Bogota, ces bandes criminelles « sont la plus grande menace du post-conflit ». Le risque que représentent ses Bacrim en termes de sécurité pour les membres démobilisés des FARC et de l’ELN est une question centrale du désarmement, car ces bandes qui se sont spécialisées dans le trafic de drogue et dans les enlèvements sont restées aussi très violentes vis-à-vis de l’opposition. Ces Bacrim, qui peuvent aussi accueillir des combattants aguerris issus de la guérilla, sont prêtes à récupérer les espaces délaissés par la guerre et par les accords de paix pour reprendre toutes les sources de profits existantes, concessions minières, exploitations diverses ou plantations de drogue.

Récemment, par exemple, l'une des plus redoutables Bacrim de Colombie, le clan Usuga, a défié l’Etat et a paralysé plusieurs dizaines de communes dans les départements de Cordoba et d’Antioquia en proclamant une « grève armée » (interdiction de sortir sous peine d’être tué) qui a causé la mort de six personnes, quatre policiers, un militaire et un camionneur, froidement exécutés pour avoir « contrevenu aux ordres ». Le clan Usuga , originaire de la région du même nom (nord-ouest), se fait appeler aussi Autodéfenses Gaitanistes de Colombie (AGC) en référence à Jorge Eliecer Gaitan, homme politique assassiné en 1948. C’est une bande de 3 000 hommes qui sont, d’après les autorités, responsables de l'envoi de plusieurs tonnes de cocaïne chaque année vers l'Amérique centrale et les Etats-Unis. La Colombie, qui est l’un des trois plus gros producteurs mondiaux de cocaïne, en a produit 442 tonnes en 2014, selon l'ONU. Suite à cette dernière provocation, le président Juan Manuel Santos a accentué la guerre contre le Clan Usuga et a annoncé lundi 11 avril 2016 qu’il doublerait la récompense (3 000 millions de pesos, soit l’équivalent de 860 000 euros) pour la capture de son chef Dario Usuga, alias Otoniel .

Le défi : « gagner la paix et gagner le post-conflit »

Le dernier rapport de l’organisation Somos Defensores accuse les Bacrim des deux tiers des 682 « agressions documentées » dont ont été victimes les défenseurs des droits de l’homme dans le pays l’an passé, et dénonce « l’incapacité technique et politique » de l’Etat à poursuivre les criminels. Sur les 2 444 cas d’agressions enregistrés entre 2010 et 2015, assure Somos Defensores, un seul cas est actuellement en jugement.

Pour Eduardo Pizarro, ancien directeur de la Commission nationale de réparation et de réconciliation (CNRR), professeur de sciences politiques à l'Université de Bogota, le danger que représentent les Bacrim est « très inquiétant, car le post-conflit en Colombie et la démobilisation des guérilléros va se dérouler surtout dans des zones rurales. Cela peut affecter la sécurité des démobilisés et des groupes politiques issus des FARC ». Eduardo Pizarro craint que le post-conflit soit aussi violent qu’au Salvador ou au Guatemala. « Aujourd'hui, il y a plus de morts après le conflit que pendant les guerres dans ces deux pays. Le chef du Front Farabundo Marti de Libération Nationale du Salvador, Joaquin Villalobos, a dit une chose très visuelle : "Nous avons gagné la paix et perdu le post-conflit. Et vous les Colombiens, vous devez gagner la paix et gagner le post-conflit". C'est pour ça qu'on doit combattre ces bandes criminelles, pour ne pas avoir un post-conflit aussi traumatique qu’en Amérique centrale ».

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