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Festival d'Avignon

L’absence de diversité au théâtre français

Christelle Evita, comédienne et dramaturge, lors d'une représentation de sa pièce «Mais je ne suis pas Noire!» le 18 juin à Paris.
Christelle Evita, comédienne et dramaturge, lors d'une représentation de sa pièce «Mais je ne suis pas Noire!» le 18 juin à Paris. Thomas Nguyen Va

Le festival d’Avignon présentera du 6 au 24 juillet des spectacles vivants du monde entier, sur fond de débat sur l’absence de diversité dans le théâtre français. Dernière polémique en date: l’apparition d’un vigile noir muet et docile, lors de la cérémonie des Molières, qui a primé une écrasante majorité d’acteurs Français «de souche». Témoignages de comédiens sur une question lancinante.

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« Mais je ne suis pas Noire ! » C’est le cri lancé par Christelle Evita, comédienne et dramaturge, lasse de s’entendre poser la sempiternelle question de ses origines, alors qu’elle est Française. « Je viens d’où ?! Du fond, du trou, du… (censuré) », annoncent l'une des images qui défilent sur un écran, derrière elle, lors d'une représentation au café Pitch Me, à Paris. Elle s'imaginedans un bureau de naturalisation où on l’assure qu’elle n’a rien à faire là puisqu’elle est déjà Française – alors que tous les jours, dehors, on lui fait comprendre le contraire.

« On veut la recette des accras ! », lui demandent ses amis qui pensent lui faire plaisir puisqu’elle est d’origine antillaise, raconte-t-elle encore dans sa pièce... Elle donne sa recette en commençant par se coller une combinaison de ski et un bonnet, « parce que je suis frileuse », sourit-elle, puis un tablier blanc, avant de s’énerver sur une pâte imaginaire dans une performance terrible de dérision.

Impossible pour Christelle Evita, pourtant pleine de talent, de placer sa pièce au Tarmac, à la Maison des Métallos ou la MC93, dans un programme ordinaire. Elle se voit souvent proposer de la jouer pour la journée internationale de la femme ou la commémoration de l’abolition de l’esclavage. « Quand j’en parle, on me répond que les choses ne vont pas si mal en France ».

Nuit des Molières monochrome

Le malaise n’en est pas moins palpable. Les comédiens de France issus des minorités dites « visibles » restent très difficiles à voir sur les planches – en dehors de rares exceptions comme l’acteur malien Bakary Sangaré, membre de la Comédie française. Un certain nombre d’entre eux refusent d’en parler par crainte de se voir fermer encore plus les portes. D’autres, comme l’écrivain et dramaturge Aiat Fayez, s’efforcent de rester polis sur leur statut « d’étranger dans la famille du théâtre français », mais prennent la parole au risque de se voir « blacklister ».

Dernière polémique en date : un collectif intitulé « Décoloniser les arts » a publié une tribune pointant l’absence quasi totale de diversité dans les prix de la dernière cérémonie des Molières. Réponse des organisateurs : la présence d’un vigile noir, chargé de circuler entre les acteurs primés pour les toucher et leur faire signe d’arrêter dès que leurs discours tiraient en longueur… « Un Noir docile et bon enfant » sorti tout droit de l’imaginaire colonial, note la scénariste et réalisatrice Isabelle Boni-Claverie, qui a douché l’enthousiasme suscité par ce géant anonyme et muet surnommé « Touchi-Toucha ».

Actrice de théâtre et de cinéma reconnue, Aïssa Maiga, de son côté, se pose ouvertement cette question : « Comment se fait-il que dans un pays où j’ai grandi normalement, dans des collèges publics, ayant appris les mêmes textes littéraires que les autres, on m’explique les yeux dans les yeux que je ne peux pas interpréter des rôles du répertoire classique ? »

Dorcy Rugamba, comédien.
Dorcy Rugamba, comédien. DR

« Il n’y a qu’en France que la situation reste bloquée »

La réponse fuse du côté de Dorcy Rugamba, comédien rwandais ayant joué entre autres pour Peter Brook dans la pièce Tierno Bokar. « Le théâtre est une fable, et non une fresque historique ! Cet argument, on ne le trouve qu’en France, un pays qui se donne une prétention universaliste mais où les gens sont systématiquement catalogués… »

Dramaturge installé à Bruxelles, co-auteur de la célèbre pièce Rwanda 94, Dorcy Rugamba jouera à Avignon dans Going Home, du Français Vincent Hennebicq, une production du Théâtre national de Bruxelles. Tirée d’une histoire vraie, la pièce traite du destin d’un jeune homme qui a été adopté lorsqu'il était enfant en Autriche. Impliqué dans un braquage, il décide de fuir en Ethiopie, croyant qu’Addis-Abeba se trouve en Asie…

« Comment expliquer que le théâtre français soit le dernier consommateur de son propre discours, qui se veut progressiste, à l’avant-garde de la société ? s’interroge Dorcy Rugamba. Si l’on veut comparer la France avec une autre ex-puissance coloniale, la Grande-Bretagne, en ne prenant que la Comédie française et la Royal Shakespeare Company, on se retrouve au XIXe  d’un côté et au XXIe siècle de l’autre ! »

Et de rappeler que Declan Donnellan, grand metteur en scène britannique, a monté un Cid avec William Nadylam dans le rôle-titre. La pièce a été un succès critique et populaire. En France, en revanche, le metteur en scène Hassane Kouyaté vient d’être nommé directeur de théâtre en… Martinique. « Le seul précédent se trouvait en Guadeloupe. Le prochain directeur de théâtre noir et français sera-t-il nommé à Mayotte ?, questionne Dorcy Rugamba. C’est une pratique proche de la ségrégation raciale ».

Des initiatives pour sortir des marges

Conséquence paradoxale : de très bons acteurs francophones comme Isaac de Bankolé, William Nadylam, Malick Bowens ou Djimon Hounsou partent chercher des rôles en anglais aux Etats-Unis, où plus de registres leur sont accessibles.

Certes, des initiatives sont prises pour tenter de sortir des marges. La jeune dramaturge Penda Diouf a créé un festival « Jeunes textes en liberté » pour montrer une production différente, à la suite d’un houleux débat sur la diversité qui s’est tenu en mars 2015 au Théâtre de la Colline. Une autre femme, Catherine Jean-Joseph Sentuc, membre de la Commission Images de la diversité, a fondé l’Association Ecole Miroir en Seine-Saint-Denis, pour proposer des formations gratuites aux jeunes issus de la diversité dans les quartiers populaires.

En attendant des résultats, la question est loin d’être réglée, y compris du côté des auteurs. « Va-t-on mettre en avant quelques Africains phares comme Sony Labou Tansi et jouer des « pièces de Noirs » ?, s’inquiète Christelle Evita. Les gens s’intéressent à ce que je fais sur la condition noire, mais beaucoup moins à mon manuscrit sur l’avortement. Les auteurs issus de la diversité sont attendus sur des thématiques liées à l’identité. Ce qui perpétue une forme d’enfermement. »

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