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Essai

Joseph Tonda, penseur fertile des «éblouissements»

L'esssayiste gabonais Joseph Tonda publie «L'impérialisme postcolonial» chez Karthala.
L'esssayiste gabonais Joseph Tonda publie «L'impérialisme postcolonial» chez Karthala. DR

Sociologue et anthropologue gabonais, Joseph Tonda propose une analyse novatrice dans son dernier essai, L’impérialisme postcolonial, critique de la société des éblouissements, paru chez Karthala. Son travail sur l’inconscient des sociétés d’Afrique centrale l’amène à repenser le rapport étroit qu’entretiennent le capitalisme occidental et des sociétés africaines piégées dans le temps présent.

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Les « éblouissements », sous la plume de Joseph Tonda, sont plus qu’une intuition ou un concept : il s’agit d’un fil conducteur sur lequel l’auteur tire, brode et tisse une analyse originale, qui ouvre des portes jusque là restées bien fermées. Après avoir publié La guérison divine en Afrique centrale (2002) et Le souverain moderne – Le corps du pouvoir en Afrique centrale (2005), chez Karthala, il aborde dans ce nouvel essai des sujets aussi variés que les « corps-sexes » de ces « Gabonaises DVD », dos et ventre dehors, l’affaire DSK ou même les clips torrides de Nicki Minaj en provenance des Etats-Unis…

Explication : « Les éblouissements créent de la subjugation, de la fascination, et nous enferment dans le désir de la soumission. C’est l’un des principes de l’impérialisme postcolonial, qui bombarde tous les jours des images telles que le clip Anaconda de Nicki Minaj… » Ancrées dans des traditions qui n’ont rien de figé, ces « sociétés des éblouissements » qu’il observe en Afrique centrale font partie d’un ordre postcolonial « proprement » capitaliste : « L’idée est de vivre à fond la caisse, d’avoir le plus d’argent le plus vite possible et de flamber ».

Loin des lamentations postcoloniales

A la croisée de plusieurs disciplines, Joseph Tonda propose une pensée fertile, lucide, décomplexée et souvent amusée. Son propos tranche avec les postures de lamentation, rituelles en Afrique francophone, qui rejettent la responsabilité de tous les maux africains sur les anciennes métropoles coloniales, depuis la traite jusqu’aux contrats accordés à Bolloré ou Orange. Loin des schémas binaires, Joseph Tonda insiste au contraire sur un champ d’études infini et encore peu fouillé : les échanges complexes dont se nourrissent l’Afrique et l’Occident, sur le plan de l’inconscient.

Pour lui, se focaliser sur le racisme et ne pas chercher à dépasser le concept même de race est un « point aveugle de la pensée postcoloniale ». Pas question donc chez lui de Noirs et de Blancs, mais de toutes les zones d’ombres qui vont avec « l’éblouissement » de leur rencontre.

Au lieu de fustiger, par exemple Nicolas Sarkozy qui a osé dire à Dakar que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », l'auteur se place à un tout autre niveau : il veut plutôt comprendre pourquoi la vie en Afrique centrale paraît vouée au temps présent – comme si le passé et l’avenir n’existaient pas.

Il tente cette explication : « Dans Le Cœur des ténèbres, Joseph Conrad décrit les Africains comme tout droit sortis de la préhistoire, des fous hors d’un asile. De leur côté, les Africains voient dans les Blancs des fantômes et de possibles ancêtres ! Cette rencontre a produit ce que j’appelle un « seuil » - comme un pas de porte… L’homme qui sort de la cave dans un espace éclairé est ébloui. Sur ce seuil, cette ligne, le voilà troublé. L’éblouissement le pousse à voir les choses autrement qu’elles ne sont. Pour résumer, la rencontre coloniale a été un « seuil » où les Africains ont vu dans les Européens des fantômes de leurs propres ancêtres, présents dans leur imaginaire précolonial, et où les Blancs ont vu des bêtes et des hommes préhistoriques, en un mot le diable, qui existaient également dans leur imaginaire colonial. »

Karthala

Contresens à ne pas faire sur l’impérialisme noir

« Je n’ai pas lu que Deleuze et Baudrillard », sourit cet intellectuel encore trop méconnu et volontiers modeste, que ses éditeurs comparent avec admiration à Achille Mbembe. « La puissance des symboles dans les sociétés africaines m’amène à puiser dans la psychanalyse pour les interpréter », poursuit-il. Cet essai riche et dense ne peut se contenter d’une lecture superficielle.

« L’impérialisme noir », qu’évoque Joseph Tonda, ne renvoie ni à la mélanine ni à la façon dont les Africains, despotes ou pas, ont pu intérioriser l’imaginaire colonial pour le retourner contre eux. Cette « force noire » se définit par opposition aux « Lumières », cette période de rayonnement qui s’est fait sur fond d’esclavage en Europe au XVIIIe siècle. Elle renvoie à la « violence de l’imaginaire qui s’exerce aussi bien sur les riches que sur les pauvres, sur les Noirs que sur les Blancs ». Une violence « exercée par des individus ou des groupes sur les autres ou sur eux-mêmes sous le commandement des forces de l’inconscient qui s’incarnent dans des images-écrans des top models, des stars, des corps-sexes pornographiques,des Mercedes Benz et de la richesse dans la publicité, sur le même registre des apparitions divines ou diaboliques, des génies ou des puissances de la sorcellerie et du fétichisme. »

Exemple de ces « complicités perverses » entre la pensée magique africaine et occidentale : l’affinité de l’Afrique centrale pour les loges maçonniques, en tant que « dispositif initiatique venu d’Occident ». Pour Joseph Tonda, et c’est son apport principal, souligné en postface par son collègue Peter Geschiere, « le colonialisme n’est pas à sens unique, de la métropole à la colonie. Il revient se nicher au cœur même de la métropole. C’est pourquoi l’impérialisme post-colonial enveloppe le monde entier, et c’est aussi pourquoi il est tellement éblouissant dans son envergure totalitaire ».

L’auteur sonde ces retours inattendus du boomerang colonial, par exemple la façon dont le concept de « fétiche », un mot né dans le Golfe de Guinée, a rebondi en Occident, pour « permettre à Karl Marx, dans le premier chapitre du Capital, de parler du fétichisme de la marchandise. Voilà la clé : la chose a un esprit, qui transforme à son tour les hommes en choses et donc en bêtes ». A méditer donc, sans modération.

L’impérialisme postcolonial. Critique de la société des éblouissements, par Joseph Tonda, Paris, Karthala, 2016. 264 pages. 22 euros. 

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