Nigeria

[Chronique] Soyinka, icône inoxydable

Wole Soyinka, en 2012.
Wole Soyinka, en 2012. PIUS UTOMI EKPEI / AFP

Qui a lu Wolé Soyinka en France ? Qui connaît son nom et son œuvre ? Même constat en Afrique francophone où il est certes plus connu mais guère plus lu. Cet écrivain est pourtant immensément célèbre en Afrique anglophone. Au Nigeria, il est même une icône.

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Il est le premier Africain à avoir remporté un prix Nobel. Celui de littérature qu'il a décroché en 1986. A l'époque, l'autre icône du continent Nelson Mandela était encore en prison. L'octroi du prix Nobel à Wolé Soyinka, l'enfant d'Abeokuta dans le sud-ouest du Nigeria, n'a guère surpris les milieux littéraires. Auteur de théâtre, de romans et de récits autobiographiques, professeur de littérature à l'université, il s'est d'abord fait remarquer par sa grande maîtrise de la langue anglaise. Il a été formé dans une école d'Abeokuta, dirigée par son oncle qui n'était autre que le père de Fela Kuti, le grand musicien yorouba. Ainsi, les Soyinka et les Kuti sont cousins et passent souvent les fêtes ensemble.

Soyinka est un auteur d'une prose que d'aucuns jugent élitiste. Mieux vaut avoir un dictionnaire à portée de main en entamant sa lecture, surtout en version originale anglaise. Le choix de son vocabulaire, fréquemment ardu, le rend difficile d'accès pour le grand public. Son œuvre est beaucoup moins facile d'accès que celle de Chinua Achebe, autre grand nom de la littérature nigériane, auteur notamment de Le Monde s'effondre.

Wolé Soyinka a toujours été un homme engagé. Au point que d'aucuns affirment au Nigeria qu'il est un peu le « Mandela et le Victor Hugo » du pays. Il a, de fait, toujours été un écrivain très politique. Dès l'université, il a créé une société secrète s'opposant à « l'esprit colonial » au sein de la faculté d'Ibadan. Rapidement, il s'attaque à la négritude de Senghor, un mouvement qu'il trouve trop peu radical. Ainsi, il affirme publiquement : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude ».

Après la proclamation d'indépendance du Biafra en 1967, il tente de jouer les médiateurs entre les sécessionnistes igbos et le régime fédéral. Il veut à tout prix éviter un conflit qu'il pressent meurtrier. Mais au lieu de l'écouter, le régime fédéral le jette en prison pendant près d'un an. Une tragédie qu'il racontera dans L'homme se meurt. Selon lui, le général Gowon qui voulait le faire exécuter se serait laissé attendrir par une lettre venue des Etats-Unis, celle d'Arthur Miller qui plaidait en sa faveur. Ignorant l'existence d'Arthur Miller, le général aurait était fortement impressionné en découvrant qu'il s'agissait ni plus ni moins du mari de Marilyn Monroe.

Dans les années quatre-vingt-dix, Wolé Soyinka a été condamné à mort par le dictateur Sani Abacha. Décidément, sa relation avec les militaires a toujours été compliquée. Il a dû fuir le Nigeria et se réfugier à l'étranger pour échapper aux sicaires du général qui a terrorisé le pays de 1993 à 1998.

Malgré tous les coups reçus, Soyinka n'a jamais cessé de donner de la voix et de protester contre les injustices les plus flagrantes de la société nigériane. Ainsi, il s'est indigné de l'apathie dont faisait preuve le régime de Goodluck Jonathan (au pouvoir jusqu'en mai 2015) face au drame des « Chiboks girls ». Les deux cents lycéennes enlevées dans le nord-est du Nigeria en 2014.

« Bring back the girls »

D'aucuns considèrent qu'il est même à l'origine du mouvement « Bring back the girls ». Il a effectivement mené en 2013 une campagne pour le retour de la culture du livre intitulée « Bring back the books ». Et à la suite de l'enlèvement des jeunes filles en 2014, il a décidé de changer de slogan et d'adopter celui qui a trouvé écho partout dans le monde « Bring back the girls ».

Soyinka s'est aussi indigné des milliards de dollars « évaporés » des caisses de l'Etat à la fin du règne de Goodluck Jonathan. A 82 ans, l'écrivain prolifique prend encore régulièrement la plume pour exprimer ses indignations.

Passionné de théâtre, il continue à mettre en scène ses pièces. En plein soleil de la mi-journée, le dramaturge sue sang et eau pour inciter les acteurs à donner le meilleur d'eux-mêmes. Toujours mince, droit comme un i et plein d'énergie, Soyinka semble indifférent au poids des années. Quand on lui demande le secret de son éternelle jeunesse, il répond généralement, « un verre de vin ». Soyinka est un grand amateur de Bordeaux.

Il parle bien français et défend souvent des valeurs telles que celles qui ont cours en France, notamment le respect de la culture, du livre, celui de laïcité, l'égalité et le droit à la justice pour tous.

Même chez ceux qui ne partagent pas ses idées, la célébration de ses quatre-vingts ans en juillet 2014, a donné lieu à des déluges d'hommages dans tout le Nigeria, de Port-Harcout à Abuja en passant par Lagos, Abeokuta et Ibadan. Tous ses livres ont été réédités. Un film consacré à son enfance inspiré de son livre Ake, les années d'enfance est sorti au Nigeria. De même des bandes dessinées qui lui sont consacrées ont récemment été publiées à Lagos. En pays yorouba, il n'est pas d'événements culturels auxquels il ne soit convié.

A son arrivée lors d'une cérémonie, il n'est pas rare que des gens se couchent par terre pour embrasser le sol. Un geste qu'il désapprouve. Mais Wolé Soyinka fait plus encore figure d'icône en pays yorouba (sud-ouest du Nigeria), la région dont il est issu.

Dès qu'il est présent à un événement, les autres invités se sentent obligés de se lancer dans des panégyriques du grand homme. Au risque parfois d'en devenir lassants. Malgré tout cela, Soyinka a su conserver une âme rebelle.

Il enseigne aux Etats-Unis et son épouse passe une grande partie de son temps outre-Atlantique. Pourtant, Soyinka, qui a souvent été du côté des révolutonnaires, conserve un faible pour ses amours de jeunesse. Ainsi, le sort de Cuba ne lui est pas indifférent.

Il garde, en outre, les marchands du temple à distance. Et pourtant dieu sait qu’ils sont nombreux à s'intéresser à lui. Aucune bière Soyinka, aucun vêtement Soyinka, ou aucun magasin Soyinka à l'horizon. Contrairement à beaucoup d'autres grands noms, il ne fait pas de son patronyme un business lucratif. « Dans un pays où d'aucuns ont tendance à considérer que tout peut se vendre ou s'acheter à commencer par l'honneur, Wolé Soyinka se veut un repère moral. Même s'il le fait souvent avec discrétion », note l'universitaire Emeka Ugwu. A quatre-vingts ans passés, le tigre demeure trop fier pour proclamer sa tigritude.

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