Littérature/Maurice

Nathacha Appanah: sous les Tropiques, la violence

Nathacha Appanah en studio à RFI.
Nathacha Appanah en studio à RFI. RFI/Pierre René-Worms

De roman en roman, la Mauricienne Nathacha Appanah construit une œuvre puissante et tragique, comme autant de lucarnes sur les drames du monde. Dans son nouveau roman Tropique de la violence dont l’action se déroule à Mayotte, elle met en scène le drame des adolescents mahorais des bidonvilles, abandonnés par leurs parents, livrés à eux-mêmes et à leurs violences.

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Tropique de la violence est le sixième roman de Nathacha Appanah. Avec ce nouvel opus paru en août, la romancière mauricienne nous livre peut-être son roman le plus juste. Le plus sincère aussi. Une sincérité d’écriture qu’on atteint à force de dépouillement, au bout d’un long travail sur la langue, sur le regard à débarrasser de son fatras sociologique et idéologique. On pense à Naipaul, au James Joyce de Dubliners où le sens naît de la tension constante entre l’austérité de la narration et les vies si complexes, portées par la profondeur des sentiments suggérés à demi-mots. « Il m’a fallu cinq ans pour me débarrasser de tous les faux-semblants et de détours et trouver le ton juste pour raconter cette histoire », confesse la romancière.

L’histoire est celle de Moïse, 15 ans. Nous sommes à Mayotte, une terre française dans l’océan Indien, le 101ème département de la France. Le jeune protagoniste fait partie des centaines d’enfants arrivés de l’île voisine dans des embarcations de fortune, appelées « kwassa kwassa ». Sans statut, leurs parents sont reconduits vers leur île d’origine, mais ceux-ci partent souvent abandonnant leurs enfants à Mayotte, avec l’espoir que l’administration française s’en occupera. Enceinte de son fils, la mère de Moïse avait, elle aussi, fait la traversée périlleuse pour pouvoir accoucher dans une clinique de Mayotte dans l’espoir d’obtenir la naturalisation, mais dut repartir bredouille abandonnant son bébé. Elle craignait que les yeux aux couleurs dépareillées de son fils ne lui portent malheur. Son bébé « djinn » eut la chance d’être recueillie par une infirmière française en manque d’enfant, répondant au nom de Marie.

Moïse, Marie, la barque : cette configuration biblique des origines n’est sans doute pas accidentelle. Force est toutefois de constater que la mythologie est détournée ici, pour ne faire sens, d’une certaine façon, qu’à contre-emploi car le Moïse raconté par Nathacha Appanah ne mène à aucune Terre promise, mais plutôt à une apocalypse à la mesure de l’île. Cette fin brutale est prévisible dès les premières pages du roman où les maux des Comores transparaissent à travers les drames personnels aux enjeux géopolitiques. Ces enjeux liés à la décolonisation de l’archipel, la romancière en a pris conscience lors de son séjour à Mayotte entre 2008 et 2010.

La tragédie de la fragmentation identitaire des Comoriens, suite au rattachement de Mayotte – l’une des quatre îles qui composent historiquement l’archipel - à la France, est le thème privilégié des écrivains comoriens qui évoquent régulièrement le drame des morts du « visa Balladur » (visa instauré par la France en 2002 pour empêcher les migrants de venir) dans le plus grand cimetière marin de l’océan Indien.

Une violence dévastatrice et meurtrière

«Tropique de la violence», roman de Nathacha Appanah.
«Tropique de la violence», roman de Nathacha Appanah. Gallimard

Pour son histoire, Nathacha Appanah s’est inspirée du sort des enfants errant dans les rues de Mayotte. Moïse est de ceux-là. Sa vie d’adolescent grandissant dans le luxe, calme et volupté de la partie occidentalisée de l’île, bascule lorsque sa mère adoptive meurt, après lui avoir révélé le secret de ses origines. Sa quête identitaire conduit Moïse à Gaza, l’immense bidonville de Mayotte où règne en maître Bruce, à peine plus âgé que le nouveau-venu. Les deux adolescents se toisent, se lient d’amitié, mais poussés par le désœuvrement et la drogue, ils ne tarderont pas à en venir aux mains. La haine, la jalousie sociale finiront par prendre le dessus, plongeant le bidonville dans la violence dévastatrice et meurtrière.

Ce qui est spectaculaire dans ce roman, c’est moins l’explosion finale qui embrase tout Gaza, mais la lente montée de violence dans les cœurs des personnages. C’est sans doute parce que ces violences intérieures ne se racontent pas, mais se vivent à la première personne, que ce récit est construit comme autant de monologues. Des monologues qui s’enchaînent, se font écho, sans que pour autant s’établissent des rapports d’échange entre les protagonistes. Chaque homme est une île, une bombe humaine, gonflé de sa solitude et de sa vacuité. « J’avais envie d’écrire ce livre, confie l’auteure, comme un texte de théâtre antique, tropical, orageux et lumineux en même temps. »

Tropique de la violence est un livre ambitieux, comme le sont tous les livres de Nathacha Appanah. Celle-ci est l'auteure de six romans et chaque livre est animé par la seule ambition de saisir la vie dans toute sa complexité. Une ambition que la romancière réalise avec brio dans chacun de ses ouvrages. Le lecteur en sort, chaque fois, ébloui.

Pour mieux connaître Nathacha Appanah

Tropique de la violence, par Nathacha Appanah. Edition Gallimard, 2016, 192 pages, 17,50 euros.

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