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Italie / France / Migrations

[Reportage] A Vintimille, les migrants gardent l'espoir de passer la frontière

Au camp de la Croix-Rouge, des installations permettent de conserver un petit niveau d'hygiène et aux musulmans pratiquants de se laver avant la prière.
Au camp de la Croix-Rouge, des installations permettent de conserver un petit niveau d'hygiène et aux musulmans pratiquants de se laver avant la prière. RFI/Géraud Bosman-Delzons

Des centaines de réfugiés stationnent dans la petite ville de la Riviera italienne. Ils tentent par tous les moyens de franchir la frontière, à quelques kilomètres, fermée unilatéralement par la France depuis juin 2015. De Menton en bord de mer à Breil-sur-Roya dans la montagne, la police française traque et expulse systématiquement. Au terme d'un été mouvementé, Vintimille reste un cul-de-sac, alors qu'à Bruxelles, c'est également l'impasse.

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Dans le minuscule vestibule ouvert sur la cour inondée de soleil du camp Caritas, quatre jeunes filles sont assises sur un matelas. Elles discutent paisiblement, pendant que leurs téléphones, branchés sur la prise multiple, se rechargent. Une cinquième rentre, déclenchant une explosion de rires. De leurs voix aiguës en tigrigna, langue officielle en Erythrée, elles s'adressent à leur amie, qui esquisse un sourire las. Elle a les yeux gonflés, porte un manteau, un petit sac de voyage et des baskets. « Elle a tenté de franchir la frontière à pied cette nuit, mais elle a été arrêtée et renvoyée par la police française », explique Fortuna, qui a elle-même essayé à cinq reprises. C'est cet échec qui les amuse, comme s'il s'agissait d'un jeu.

La frontière française. Pour tous, c'est l'ultime épreuve de l'exode. Une gageure a priori, comparée à ce qu'ils ont déjà vécu. De Vintimille, cité ligurienne de 55 000 habitants devenue un petit Calais, la démarcation n'est qu'à quelques malheureuses encablures. Alors, en train ou à la force des guiboles, ils sont nombreux à avoir essayé de la franchir plusieurs fois. Mais rien n'y fait : elle semble hermétique depuis que la France a décidé de la fermer, en juin 2015.

Pourtant, Paula de Lucia, professeure de philosophie et bénévole à Caritas, note que « 6 000 personnes ont transité par le camp Caritas depuis qu'il a ouvert, le 31 mai dernier. Ca veut bien dire qu'il y en a qui passe ». Beaucoup sont en fait refoulées, puis réexpédiées par la police italienne dans les camps du sud et en Sardaigne. Avant de remonter la côte, dans un mouvement rotatif sans fin. « La police italienne est soumise à la fermeture frontalière unilatérale de la France », déplore une source sécuritaire locale.

A Vintimille, ces populations en migration se regroupent principalement à trois endroits : soit dans les « camps » illégaux, sous le grand pont de la route nationale Europa qui traverse la ville en longeant la Roya. Ils dorment à même le sol, dans les épais bosquets au bord de l'eau ou même dans les cavités des soutènements en béton du pont. On y trouve surtout des Afghans, mais aussi des jeunes hommes d'Afrique de l'Ouest. Soit, ils vont s'enregistrer dans les deux camps autorisés : celui de Caritas, à l'église San Antonio, juste à côté du pont, où 120 personnes - familles et mineurs uniquement - ont trouvé de quoi manger, s'habiller, dormir et s'informer sur le droit d'asile ; celui de la Croix-Rouge, en périphérie. La mairie, elle, n'a jamais ouvert de lieu d'accueil.

Selon les différents acteurs de terrain interrogés, il y aurait actuellement plus de 800 migrants dans la ville, voire plutôt 1 500 pour la fourchette haute, venus pour l'immense majorité d'Afrique de l'Est (Soudan, Erythrée, Ethiopie). Si l'on est encore loin d'une jungle calaisienne, la situation « s'intensifie », s'inquiète Maurizio Marmo, responsable régional de Caritas.

« Tellement de monde veut rentrer »

Les objectifs des uns et des autres varient. Certains optent pour la demande d'asile en Italie, mais « c'est très rare », indique Maurizio Marmo. « Généralement, s'ils sont ici, c'est qu'ils veulent continuer. » La plupart vise la France et le nord de l'Europe.

C'est le cas de Khalifa, Soudanais de la région du Kordofan. Il n'a que 17 ans mais, posé dans l'ombre du mur, il profère des paroles surprenantes de maturité. Sans jamais se départir d'un large sourire - « le sourire guérit tout », énonce-t-il, sur fond de musique reggae. Il est ici avec ses parents, ses trois frères et ses deux soeurs. « Je veux devenir avocat », affirme-t-il. « On a plein de problèmes. Je voudrais régler tout ça par des voies légales. C'est mon rêve, mec. J'ai plus de chances d'avoir l'asile en Italie, mais je veux saisir ma chance et aller étudier en France. Pas à Paris, pas tout de suite, c'est trop dur. Je veux commencer par le bas. » Il n'en veut pas à la France d'avoir fermé la frontière. « Je comprends. Ils ont peur d'Isis [le groupe Etat islamique; ndlr]. Et il y a tellement de monde qui veut rentrer. Mais ils ne devraient pas fermer à ce point. Ils devraient essayer de comprendre ce que veulent vraiment les gens et en laisser passer. »

Emmanuel (prénom d’emprunt), Camerounais trentenaire, revient de la Croix-Rouge. Abrité sous le grand pont de la via Europa, il raconte son histoire. Cela fait déjà deux ans qu'il a quitté Yaoundé, « pour plein de raisons ». Etudiant en comptabilité et finance, il était membre d'un parti politique étudiant d'opposition. « J'ai eu des bobos avec un ministre. J'ai reçu des menaces de mort », raconte-t-il. Suivant le conseil de ses amis, il abandonne sa licence qu'il avait quasiment en poche, et s'exile pour l'Algérie avec l'Europe pour horizon. En juin 2016, il part pour la Libye. Parvenu sans encombre à Tripoli, il découvre l'enfer : « J'ai regretté d'être là. Des gens tiraient devant moi, à bout portant. » Son aventure prend alors une mauvaise tournure : racketté, emprisonné, il échoue « en brousse pendant un mois ». « C'était la merde », dit-il, les yeux rouges plongés dans le vide, les mains sur la tête. « On ne nous donnait pas à manger, on buvait de l'eau salée. » Un matin de juillet, il trouve une place sur un rafiot. « Il y avait à peu près 150 personnes, dont six femmes, une enceinte, et un enfant de 6 ou 7 ans. Sept heures de traversée, et des prières, des prières, des prières... On a été récupérés par des garde-côtes. »

Emmanuel marque une pause. Quelques mètres derrière lui, un gros rat longe le mur en catimini. Il frissonne et frictionne ses bras nus. Les brises fraîches et les premières pluies rappellent l'avancée vers l'hiver. Il est ici depuis une semaine. Dès le jour de son arrivée, il a tenté de passer en train, en vain. A Sospel, dans les montagnes françaises, la police aux frontières (PAF) l'a expulsé. Il compte maintenant échafauder des plans plus solides pour continuer son chemin, coûte que coûte. « On m'a dit que pour 100 euros, des passeurs, des Blancs, peuvent te déposer de l'autre côté. » Beaucoup de migrants n'empruntent pas la route à pied. Trop dangereux. Alors, un marché facile s'offre aux trafiquants qui transportent ceux qui les payent.

Au camp de la Croix-Rouge, football et visite parlementaire

« Pour aller au camp, tu suis les Noirs », lance Emmanuel en s'éloignant. Le camp de la Croix-Rouge a ouvert le 16 juillet dernier, à quelques kilomètres du centre, sur un site ferroviaire désaffecté. « C'est un va-et-vient continu, toute la journée », s'amuse ce commerçant dont l'échoppe se situe sur le chemin. Les Ventimigliesis semblent désarçonnés devant une situation qui creuse d'inévitables clivages, entre hostilité et hospitalité.

Le camp a une capacité de 460 personnes, mais à l'heure actuelle, environ 650 y séjournent, plus ou moins longtemps. Elles sont à 80% originaires du Soudan, du Darfour notamment. « Ce sont toutes de bonnes et tranquilles personnes », assure Walter Muscatello, directeur du camp, qui s'interrompt, ici pour un salut amical, là pour régler un différend. Sur ces 650, 200 dorment à l'extérieur des tentes et des chambrettes archicombles, sur des lits de camps alignés sous la bretelle routière. « L'hiver arrive. On doit trouver une solution », lâche-t-il.

Les joueurs en tongs arrêtent le ballon. Les regards se tournent vers le portail où vient d'apparaître l'eurodéputée et ex-ministre italienne Cécile Kyenge. Elle est de passage à Vintimille pour communiquer sur son rapport (non législatif) adopté par le Parlement européen le 12 avril dernier. « La fermeture des frontières est une solution fantaisiste, et une faiblesse pour l'Europe. Paris fait une erreur. Les Etats membres doivent dépasser leurs nationalismes égoïstes », nous dit-elle, devant les tentes, observée par des dizaines de paires d'yeux. Elle peste contre l'objectif non tenu de relocaliser 160 000 migrants dans l'UE. Quelques jours plus tard, mercredi 28 septembre, la Commission européenne demandera aux Etats d'« intensifier leurs efforts », jugeant « possible » l'intégration de 30 000 migrants d'ici à la fin 2017... Enfin, la parlementaire égrène les principales recommandations de son rapport : principe de solidarité, partage des responsabilités, révision du règlement de Dublin, création d'un système central pour rassembler et répartir les demandes d'asile de manière équitable, lutte contre les passeurs, etc.

Fin de la visite. La presse repart, le foot reprend, la queue pour le repas du soir s'allonge. D'autres font leurs ablutions avant de prier, tandis que la nuit tombe. Autour de nous, les questions fusent : « C'était qui la dame ? Qu'est-ce que vous vous êtes dit ? Est-ce que la frontière va rouvrir ? »

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