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Afrique / Disparition

Georges Balandier, africaniste novateur et sociologue éclectique

Georges Balandier.
Georges Balandier. (AFP)

L’anthropologue français s’est éteint le 5 octobre à 95 ans, laissant derrière lui un apport important. Auteur de L’Afrique ambiguë en 1957 et co-inventeur en avec le démographe Alfred Sauvy du concept de Tiers-Monde, fondateur du Centre d’études africaines à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), il a plaidé dès le début de sa carrière pour une analyse décolonisée des sociétés africaines.

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Le Noir est un homme. Le titre du premier texte publié par Georges Balandier dans la revue Présence Africaine, fondée en 1947 par son ami et intellectuel sénégalais Alioune Diop, résume toute la posture de l’anthropologue français. Prêt à aller à contre-courant dans l’étude de sociétés dite « primitives », il assène cette première vérité comme un slogan, au début de la guerre froide.

Fils de cheminot natif des Vosges, il a grandi en région parisienne, étudié les lettres et l’ethnologie à la Sorbonne et été résistant durant la guerre. Il a rejoint un maquis après avoir refusé de se livrer au Service du travail obligatoire (STO), qui permettait au régime de l’Allemagne nazie d’exploiter à moindre coût dans ses usines une jeune force de travail française.

Formé au département d’Afrique noire du Musée de l’homme à Paris, il part à 26 ans, en 1946, pour une première mission d’études en Afrique occidentale française (AOF) qui formera son regard. « Faire de l’ethnologie sans tenir compte de la situation coloniale équivaut à se moquer du monde », écrit-il en 1951 dans les Cahiers internationaux de sociologie, conscient de l’aspiration à l’Indépendance des sociétés qu’il étudie – en l’occurrence, ce qui deviendra, en 1960, le Sénégal.

Hors des sentiers battus

A bonne école, il est mis à disposition de l’Institut français d’Afrique noire (Ifan) de Théodore Monod. Au lieu de s’intéresser aux masques et à la tradition, il est captivé par une Afrique moderne, urbaine, migrante, politisée et croyante. Il sillonne pendant les années 1950 des territoires francophones qui ne s’appellent pas encore la Guinée, le Congo et le Gabon, et en rapporte une Sociologie actuelle de l’Afrique noire, dynamique des changements sociaux en Afrique centrale (Paris, PUF, 1955), qui fera des émules sur le long terme, dont Jean-François Bayart, qui a lui aussi largement renouvelé le champ des études africaines avec son ouvrage L’Etat en Afrique. Politique du ventre (Fayard, Paris, 1989).

« Georges Balandier a d’abord été l’analyste original d’une double conjoncture : celle de la situation coloniale, de sa contestation, et par la suite, de la décolonisation », rappelle son collègue Jean Copans, dans un hommage publié par le journal Le Monde.

Il occupe à partir de 1962 une chaire de « sociologie africaine » à la Sorbonne, puis à partir de 1966 une chaire de sociologie générale. Loin de se cantonner à l’étude des sociétés africaines et à sa propre discipline, l’anthropologie, il étend son champ de réflexion au sous-développement. Il signe en 1955 un ouvrage entamé par le démographe Alfred Sauvy qui fera date : Le Tiers-Monde, sous-développement et développement. Ensuite, intéressé par la sociologie politique, il jette des passerelles entre ce champ d’études et le sien, avec un autre ouvrage de référence, Anthropologie politique, publié en 1967 et traduit dans plus de vingt langues.

Déconstruction du fait colonial

« Georges Balandier, c’est toute ma jeunesse, témoigne Roland Marchal, chargé de recherche du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et spécialiste des conflits armés en Afrique. Ce très grand monsieur a participé à la déconstruction du fait colonial, du fait identitaire. Il a placé la recherche sur les sociétés africaines au même niveau que les autres, sans d’emblée déclarer leur altérité fondamentale, leur caractère hors de l’Histoire ou pas mûr pour la démocratie. »

Dans son contexte, Balandier a représenté une école non marxiste et post-moderniste qui n’était pas prête à accepter le caractère prétendument « africain » du continent, qu’il voyait animé comme tous les autres de forces sociales et d’une histoire de la relation au pouvoir. « Cela peut faire sourire les générations d’aujourd’hui, qui ont l’impression de nous voir radoter, mais cet apport a été très important », souligne Roland Marchal.

D’autant plus important, peut-être, que cette œuvre reste à achever sur le plan institutionnel, avec une France académique qui ne fait guère de place aux cerveaux africains et reste critiquée pour son esprit « non décolonisé », comme le souligne dans ses livres l’historien et politologue camerounais Achille Mbembe.

Georges Balandier était par ailleurs plus porté que ses collègues anglo-saxons sur une approche inter-disciplinaire : « Son apport est très important dans l’utilisation croisée de l’anthropologie, de la sociologie et du politique, poursuit Roland Marchal, poussant la recherche africaniste en France à cette idée qu’on peut aller dans le champ du voisin, fut-il sociologue ou politologue, pour faire son miel. »

Retraite active et éclectisme

A son départ à la retraite, à 65 ans, en 1985, cet homme éclectique, qui n’aurait sans doute guère apprécié l’étiquette de « spécialiste de l’Afrique » dont on l’affuble aujourd’hui, continue d’arpenter des chemins toujours plus vastes. Il analyse la politique française en passant au crible ses présidentielles, avec Le pouvoir sur scène (1980) avant l’élection de François Mitterrand, Fenêtre sur un Nouvel Age (2006-2007), paru en 2008 après l’avènement au pouvoir de Nicolas Sarkozy, puis Recherche du politique perdu en 2015, qui suit l’arrivée de François Hollande à l’Elysée.

En parallèle, il entreprend d’étudier ce qu’il appelle les « nouveaux Nouveaux Mondes » issus des nouvelles technologies, de la mondialisation et d’un individualisme à tout crin. Jusqu’au bout, il marque de bonnes longueurs d’avance, puisqu’il anticipe sur une révolution numérique et une nouvelle ère capitaliste globale qui n’a vraiment commencé qu’à la fin des années 1990. Eloquents, les titres de ses ouvrages marquent une évolution de plus en plus critique : de Désordre en 1988, il passe à Dédale : pour en finir avec le XXe siècle en 1994, puis au Grand système en 2001 et au Grand dérangement en 2005. « Comprendre son époque, prendre de la distance, c’est la seule façon d’être libre »… Ainsi parlait Georges Balandier, jusque dans son grand âge.

→ Retrouvez les émissions de RFI avec Georges Balandier :

 

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