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RDC

Arts: Freddy Tsimba, ferrailleur monumental de Kinshasa

Freddy Tsimba au travail dans son atelier à Matongé, Kinshasa.
Freddy Tsimba au travail dans son atelier à Matongé, Kinshasa. Sabine Cessou / RFI

Le plasticien congolais Freddy Tsimba, 49 ans, expose du 14 octobre au 26 novembre à La Halle de la Gombe, à Kinshasa, et du 7 octobre au 22 janvier 2017 dans le cadre de la grande exposition « Congo Art Works » au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Ses sculptures en métal faites à partir de douilles, clés, cuillers, machettes et autres pièges à souris, évoquent la violence de son pays, la République démocratique du Congo (RDC). Ces œuvres, qui lui valent une bonne cote sur le marché de l’art, parlent aussi un langage universel.

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Les sculptures et installations de Freddy Tsimba laissent rarement indifférent. Et pour cause : l’artiste veut que son travail « parle ». Si possible à sa place, ce qui lui évite de produire un discours sur des pièces conçues pour être éloquentes.

Exemple : cette statue de « politi-chien » qui trône dans sa cour, entre deux motards et un rideau de douilles fabriqué pour un décor de spectacle, Coup fatal, un opéra « rumba » produit en 2014 par une troupe de Bruxelles… Longiligne, cet homme de fer au bras si long qu’il touche terre n’a qu’une seule jambe et une caméra fichée dans le visage, symbole de l’œil de Big Brother. « Il n’est pas humain, c’est un zombie qui transporte on ne sait quoi dans sa mallette », commente l’artiste, sans aller plus loin. Volontiers subversif, Freddy Tsimba reste en retrait des débats politiques et des manifestations de rue dans sa ville.

Ce qui n’empêche pas la toute-puissante Agence nationale des renseignements (ANR) de l’avoir à l’œil et de le questionner sur la portée politique de ses œuvres… Elles lui valent bien des reportages télévisés et une belle notoriété à Kinshasa, d’autant plus forte qu’il a accepté de poser en 2015 pour des affiches publicitaires de la marque de bière Tembo, sous le slogan « l’espoir est au bout de tes doigts ». Allusion au succès que lui vaut son talent, mais aussi, dit-il, à « l’effort qu’il faut faire pour bouger les choses ».

La religion dans le viseur

L’un de ses derniers projets dénonce « l’arnaque » des églises évangéliques qui essaiment à Kinshasa et ont envahi jusque sa rue à Matongé. « Trois fois par semaine, au moins 300 personnes s’installaient sur des chaises en plastique bleues devant ma porte, pour prier ».

Il cogite alors sur les thèmes du « réveil » et du « sommeil », énervé par ces chapelles qui prospèrent sur l’opium du peuple. « J’ai disposé de bon matin devant chez moi des statues de femmes en métal assises sur des chaises bleues, tenant des croix qui leur perçaient le corps. Je n’y suis pas allé en douceur, parce que je voulais produire l’effet d’un coup de fusil. Soit ça rate, soit ça atteint la cible ! »

Il tape dans le mille. L’église plie bagage sans demander son reste, non sans accuser l’artiste de sorcellerie. « Ils ont trouvé un autre lieu et m’ont maudit, mais je pense avoir été béni plutôt », sourit Freddy Tsimba, qui a continué sur sa lancée en sculptant de grandes croix à partir de… pièges à souris ! Son exposition à la Halle de la Gombe, à Kinshasa, comporte toute une chapelle, murs et dôme, faite à partir de ces pièges.

Du Canada à Bruxelles

Freddy Tsimba marche le nez baissé à Matongé. Pas une clé dans le sable ou le reflet d’une cuiller qui ne lui échappe. L’artiste, qui roule dans une jeep Toyota équipée d’un moteur Renault et d’un radiateur Fiat, s’inspire de son quotidien pour faire ses œuvres monumentales.

L’une de ses plus imposantes pièces comporte seize personnages en métal autour d’une voiture en panne, que tout le monde pousse comme on peut le voir souvent sur les boulevards de Kinshasa. Le titre de l’installation : « Encore un effort ». Il explique : « Cette carcasse qui roule, c’est le Congo. On ne sait pas où, mais elle va quelque part… »

Formé par sa vie de quartier à Matongé, où il a grandi, puis à l’Ecole des Beaux-Arts de Kinshasa (1982-1989), Freddy Tsimba dessine et tord des fils de fer depuis son enfance. Cette matière est devenue, sous sa main d’artiste adulte ayant pris la peine de se former auprès des fondeurs de Kinshasa pendant cinq ans (1989-1994), toutes sortes d’éléments en métal recyclés : douilles, clés, chaînes, cuillers, capsules de bière, etc.

Primé en 2001 par la Francophonie au Canada, il bénéficie d’une reconnaissance internationale à la hauteur de son talent. Sélectionné pour la grande exposition Africa Remix, mise en scène par Simon Njami en 2004 à Beaubourg, à Paris, il figure aussi depuis 2014 dans l’exposition itinérante du même commissaire, Divine Comédie.

Une de ses statues a été installée en 2007 sur une place de Bruxelles, dans le quartier d’Ixelles. Intitulée « Au-delà de l’espoir », elle montre une femme faite de douilles et de cartouches, tenant dans ses bras un enfant amputé. Une image tirée de ses propres pérégrinations à Kinsangani pendant la première guerre du Congo (1996-1998), pour récupérer des douilles sur le champ de bataille.

La guerre, omniprésente

Il a réalisé une performance déambulatoire dans son quartier de Matongé avec une maison faite de machettes. Une quarantaine de jeunes ont transporté la maison et chanté dans les rues comme lors d’un deuil. « L’oeuvre a été prise pour un message aux Kulunas, les bandits de Kinshasa, comme pour leur dire que la machette n’est pas faite pour tuer mais construire des lieux de paix et de sécurité ». Il amène l’installation jusqu’au grand marché de la commune de Masina… « Là, des gens ont cru que les Kulunas défiaient l’Etat congolais. Certains m’ont simplement dit : tu es riche, toi, tu as gaspillé 1 000 machettes pour les souder ! »

Freddy Tsimba ne produit pas de discours sur son œuvre, qu’il laisse à la libre interprétation de tous. Cette rangée de femmes debout, mains sur le mur, culottes baissées dans sa cour, n’est-ce pas la tragédie du viol comme arme de guerre dans l’Est du Congo ? « Pas seulement, répond-il. Le viol existe partout. »

Ces corps de femmes enceintes, récurrents dans ses œuvres, relèvent-ils chez lui d’une obsession particulière ? « J’ai connu à la fin des années 1990 une fille de 19 ans, réfugiée à Kinshasa. Elle avait été violée à l’Est du Congo et se trouvait enceinte, donc aussi victime de sa grossesse. Je l’ai aidée et suivie jusqu’à la naissance de l’enfant, qu’elle a appelé Freddy. Mais elle est repartie dans l’Est et le garçon est mort plus tard. » Sa réponse cloue le bec et force à réfléchir. Comme ses œuvres.

Une installation qui traite du viol comme arme de guerre.
Une installation qui traite du viol comme arme de guerre. S.C / RFI

Exposition Congo Art Works

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