Nigeria

[Chronique] Souffrir et sourire au Nigeria

Un ouvrier installe un pylône électrique dans le disctrict d'Ojodu, à Lagos, le 28 septembre 2016.
Un ouvrier installe un pylône électrique dans le disctrict d'Ojodu, à Lagos, le 28 septembre 2016. REUTERS/Akintunde Akinleye
Texte par : Mandana Parsi
6 mn

Des pénuries d'essence à n'en plus finir. Presque chaque jour, Awolowo Road, la rue la plus chic d'Ikoyi, le quartier résidentiel de Lagos, connaît des embouteillages monstres. La cause en est connue de longue date : la queue devant les stations-service. Régulièrement, les automobilistes en viennent aux mains dans l'espoir d'avancer plus vite. Mais cette stratégie ne se révèle guère efficace. Elle présente juste l'avantage de permettre aux autres automobilistes d'observer un spectacle « édifiant » en attendant que passent leurs heures d'attente à la station.

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Le Nigeria (avec l'Angola) est le premier pays producteur de pétrole du continent. L'extraction pétrolière a commencé dans la région du Bayelsa (sud du Nigeria) dès les années cinquante. Et pourtant depuis des décennies, les pénuries d'essence y reviennent avec régularité, aussi souvent que les saisons. Chaque nouveau président promet d'y mettre fin dans les meilleurs délais. Elu en avril 2015, Buhari a fait de leur suppression l'une de ses priorités. Tout comme son prédécesseur, Goodluck Jonathan avant lui. Et tout comme Olusegun Obasanjo encore avant lui.

La majorité de l'essence consommée est importée

Dans la gestion de ce dossier, Goodluck Jonathan avait lamentablement échoué, alors qu'il avait pourtant tous les atouts en main. Originaire du Bayelsa (Etat pionnier dans la prospection pétrolière), Goodluck Jonathan appartient à l'ethnie ijaw, celle qui domine la région pétrolière. Aucun chef d'Etat ne possédait autant d'alliés dans la région pétrolière et pourtant cela ne lui a pas permis de mettre fin à la pénurie pendant son mandat.

Premier écueil : la majeure partie de l'essence consommée au Nigeria est importée. Le Nigeria ne possède pas de capacité de raffinage suffisante pour alimenter le marché intérieur. C'est le seul grand pays producteur de l'Organisation des pays producteurs de pétrole à se trouver dans cette situation paradoxale. Lorsque l'Etat nigérian manque de dollars - ce qui est très souvent le cas - il a le plus grand mal à financer l'importation d'essence.

L'importation de carburant est un secteur très nébuleux et lucratif. Bien des puissants n'ont aucun intérêt à ce qu'il gagne en transparence. Au Nigeria, le litre du pétrole vendu à la pompe est subventionné. Il est souvent plus rentable de vendre l'essence dans les pays voisins. De ce fait, il est beaucoup plus facile de trouver de l'essence et du pétrole nigérians à Cotonou (capitale économique du Bénin) plutôt qu'à Lagos (capitale économique du Nigeria). Le « kpayo », l'essence de contrebande importée du Nigeria et vendue au Bénin fait vivre des milliers de personnes entre Cotonou et Porto-Novo dans le secteur informel.

En période de pénurie (en fait au moins la moitié de l'année), la contrebande et le marché noir font aussi vivre des milliers de personnes au Nigeria. Ces pénuries donnent l'impression d'un pays au fonctionnement chaotique, alors qu'il s'agit au contraire d'un système bien huilé.

La pénurie d'essence va de pair avec celle d'électricité. La compagnie nationale d'électricité, la NEPA avait été surnommée de longue date « Never expect power again » (N'espérez plus jamais l'électricité). Ce n'est pas l'un des moindres paradoxes du pays. Dans l'une des premières puissances économiques du continent, l'électricité est encore un luxe. A Lagos, ville de vingt millions d'habitants, presque toutes les familles aisées possèdent un groupe électrogène. Dans certains quartiers, 90% de l'approvisionnement en électricité provient des générateurs.

Une puissante « mafia » des générateurs

Ces générateurs sont alimentés en diesel, lui aussi importé. Le marché du diesel est extrêmement lucratif tout comme celui des générateurs, également importés. Les importateurs n'ont aucun intérêt à ce que les raffineries nigérianes fonctionnent à plein régime et à ce que l'approvisionnement en électricité se normalise.

A la fin des années quatre-vingt-dix, les autorités nigérianes ont consenti de lourds investissements pour doter le pays de centrales électriques de qualité. Mais ce matériel importé a été détruit dès son arrivée dans le port de Lagos. Un réalisateur nigérian a fait un documentaire sur la « mafia des générateurs », mais il n'a pas pu arriver à terme. « A chaque fois que j'étais sur le point de le terminer, des hommes en uniforme débarquaient chez moi et récupéraient le film. Le message était clair. On ne me laisserait pas aller au bout de ce projet », confesse le réalisateur de documentaires.

Selon lui, les sommes en jeu sont telles que ladite « mafia » ne veut prendre aucun risque. Elle aurait les moyens de ses ambitions puisqu'elle compterait dans ses rangs des milliardaires, d'influents politiciens et des hauts gradés de l'armée.

« Suffering and smiling »

Conscients des enjeux financiers, bien des Nigérians ont fini par céder au fatalisme. Dans d'autres pays beaucoup moins riches du continent, pareilles pénuries d'essence et d'électricité provoqueraient des manifestations monstres. Mais la culture de la manifestation a périclité pendant la dictature militaire. Sous le régime de Sani Abacha (au pouvoir de 1993 à 1998), la répression a été particulièrement féroce. « Depuis nous avons peur de manifester. La culture de la contestation est presque morte à cette époque », note Amaka Uche, une universitaire nigériane.

Le Nigeria est une démocratie depuis plus de quinze ans, mais les hommes en uniforme gardent la réputation d'imposer un traitement très rugueux aux manifestants. Donc, les protestations restent extrêmement timides.

Les interminables queues à l'entrée des stations-service constituent un triste spectacle qui n'est pas près de disparaître. Les Nigérians en sont bien conscients. Plutôt que protester, ils préfèrent faire provision de jerricans dans l'attente de lendemains meilleurs et reprendre à leur compte l'un des slogans du chanteur Fela Kuti décédé en 1997. Lui, qui avait bien connu les pénuries, l'arbitraire des militaires et la répression policière, avait trouvé cette formule en langue pidgin toujours d'actualité pour évoquer la situation des Nigérians ordinaires : « Shuffering and shmiling ». Souffrir et sourire en attendant de l'essence et des jours meilleurs.

La suite de nos Histoires nigérianes vendredi 21 octobre.

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