Nigeria

[Chronique] Au Nigeria, l'impossible coming out

Une manifestation de soutien à la communauté LGBT nigériane, en 2014, devant la Haute commission nigériane à Nairobi, au Kenya.
Une manifestation de soutien à la communauté LGBT nigériane, en 2014, devant la Haute commission nigériane à Nairobi, au Kenya. SIMON MAINA / AFP

Il s'appelait Ade. Il était jeune. Très brillant. Formé dans les meilleures universités américaines, cet intellectuel yorouba s'était même vu offrir un poste dans une prestigieuse faculté d'outre-Atlantique. Il était issu d'une grande famille de Lagos. Mais une nuit, Ade s’est suicidé parce qu’il n'arrivait pas à trouver sa place dans la société.

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Son père était un roi important du pays yorouba. Dans le sud-ouest du Nigeria, les monarques restent très influents : il ne s'agit point de rois de pacotille : les plus hautes autorités politiques doivent les ménager et les consulter. Sa famille était riche.

Ade était intelligent, spirituel et drôle. Il ne se prenait guère au sérieux, malgré ses réussites universitaires. Il aimait parler des comics américains qui avaient enchanté son enfance : ceux que son père lui achetait dans les rues cahoteuses de Lagos. Ade était joyeux. « Il avait tout pour lui » comme l'on dit souvent sans connaître les drames intimes de ceux que l'on croise. Mais une nuit, Ade a brutalement mis fin à sa vie. Pour une raison bien simple, il n'arrivait pas à trouver sa place dans la société. Ade était homosexuel.

Il était revenu des Etats-Unis en 2014, alors que la campagne anti-homosexuels battait son plein au Nigeria. Ade ne reconnaissait pas le pays où il avait grandi. « Avant les homosexuels ont toujours existé, bien sûr, et les proches faisaient le choix de regarder ailleurs plutôt que de juger et de condamner »,  soulignait Bade. Il avait besoin de parler. Il souhaitait raconter son calvaire. Mais il le faisait à mots couverts, dans le plus grand secret. Il était impressionné par l'écrivain kényan Binyavanga Wainaina, l'un des premiers intellectuels du continent à avoir fait son « coming out », mais Ade se voyait difficilement sortir du placard, pour toutes sortes de raisons, notamment les réactions et la position sociale de sa famille.

Législation très dure

En 2014, Binyavanga Wainania révèle son homosexualité dans une nouvelle et sur Twitter. Il proteste ainsi contre l'adoption d'une série de lois contre l'homosexualité adoptées dans un grand nombre de pays du continent. Cette année-là, le régime du président Goodluck Jonathan fait notamment adopter une législation très sévère. Celui qui se rend « coupable d'actes homosexuels » risque quinze ans de prison. Celui qui a connaissance de tels « actes » et qui ne les dénonce pas risque dix ans d'enfermement. En clair, si vous ne dénoncez pas votre collègue de bureau homosexuel - comment avoir des preuves ? -, vous risquez vous-même de passer dix ans au fond d'une cellule nigériane.

Compte tenu de la réputation des geôles nigérianes, personne ne souhaite en arriver là. Qui a visité la prison de Kiri-Kiri à Lagos sait qu'il existe nombre de lieux de résidence plus confortables sur cette planète. Le sort des prisonniers n'émeut guère au Nigeria. A la vue du film Midnight express, une jeune Nigériane s'était déclarée choquée par...les traitements de faveur des prisonniers, notamment le fait qu'ils puissent jouer au volley-ball dans un centre carcéral.

L'adoption de cette loi a provoqué l'ire des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de l'Union européenne. Mais au Nigeria elle a été, dans l'ensemble, très bien accueillie. C'est l'une des rares mesures du régime de Goodluck Jonathan qui ait plu tout à la fois aux musulmans et aux chrétiens extrémistes. Dans l'entourage de Goodluck Jonathan, on s'est félicité de ce « joli coup politique ». Mettre tout le monde d'accord à peu de frais. D'autant que cela permettait de faire oublier pendant quelques semaines les scandales à propos des détournements de fonds massifs et les coups d'éclats de Boko Haram dans le nord du Nigeria (notamment l'enlèvement des lycéennes de Chibok).

Discrétion

Peu d'intellectuels nigérians ont osé critiquer ouvertement cette législation. Même le prix Nobel de littérature 1986, Wolé Soyinka, militant des droits de l'homme de la première heure fait preuve d'une extrême prudence sur la question. Interrogé sur le bien-fondé de la loi sur l'homosexualité, l'écrivain yorouba répondait en 2014 lors d'une conférence de presse à Abeokuta : « Je pense que chacun devrait pouvoir faire ce qu'il veut dans l'intimité de sa chambre à coucher ».

Un message d'ouverture qui peut être interprété aussi comme une façon de dire que les homosexuels feraient mieux de rester discrets. Comme cet intellectuel de 82 ans connaît particulièrement bien la société nigériane, il pense sans doute que les esprits ne sont pas encore mûrs pour accepter les « coming out », les « sorties du placard ».

Ainsi malgré ses liens très étroits avec les Etats-Unis et l'Occident, l'ex-président Olesegun Obasanjo n'hésite pas à condamner ouvertement l'homosexualité qu'il considère comme une « abomination ». L'homosexualité existe évidemment au Nigeria, mais dans la plus grande discrétion.

« Contrairement à ce qu'affirme le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, l'homosexualité n'est pas une invention occidentale. Il existe des traditions homosexuelles au Nigeria notamment chez les femmes igbos. Dans la culture igbo traditionnellement, l'initiation sexuelle pouvait être effectuée par une femme plus âgée », souligne une militante homosexuelle qui souhaite garder l'anonymat.

Chasse aux sorcières

Peu après l'adoption de cette loi, des hommes suspectés d'homosexualité ont été tués dans l'est du Nigeria. Personne n'est à l'abri de cette chasse aux sorcières. Malgré son immunité diplomatique, l'ambassadeur de Suisse au Nigeria a été inquiété en avril 2016 quand les autorités ont découvert son homosexualité et l'existence de son compagnon brésilien.

Pour calmer le jeu, les autorités suisses ont dû rappeler qu'elles étaient sur le point de restituer au Nigeria une partie des milliards de dollars détournés par le dictateur Sani Abacha au pouvoir de 1993 à 1998. C'est bien connu, l'argent adoucit les mœurs et ramène à la table des négociations. 

Mais tout le monde n'est pas traité à la même enseigne que les diplomates suisses. Loin de là... Les nouvelles églises évangéliques, qui gagnent du terrain dans le sud du Nigeria, sont particulièrement intolérantes vis-à-vis des homosexuels. Elles considèrent qu'ils sont possédés par le démon. La police aussi traque les homosexuels.

Ade voulait témoigner des difficultés qu'il rencontrait dans sa vie quotidienne au Nigeria. Il aurait pu rester tranquillement aux Etats-Unis. Mais il était profondément attaché à son pays  et  se sentait toujours profondément nigérian, même s'il n'arrivait pas à trouver sa place dans cette société malgré son immense talent et ses appuis familiaux. Il savait, par exemple, que des policiers traquaient les homosexuels pour les arrêter et éventuellement leur faire du chantage, demandant de l'argent en échange de leur maintien en liberté. « Nous sommes traqués en permanence », notait-il avec désespoir. Il avait peur.

Une vie manquée

Un jour, Ade n'a plus supporté cette vie. Compositeur et universitaire talentueux, il avait toutes les promesses de la vie devant lui. Il a brutalement renoncé à cette vie manquée. Cette vie incomplète puisqu'il devait se cacher... Et c'est un terrible gâchis. Pas seulement pour lui, mais aussi pour son pays. Ade aurait pu être l'un de ses intellectuels éminents. Il n'en a pas eu le temps. Ade n'avait pas trente ans. Il avait tant à dire et à faire. 

La législation nigériane lui promettait une peine lourde.  Ade a choisi de s'infliger la plus brutale d'entre elle. A la surprise générale, sans rien dire de son futur geste, Ade a opté pour la peine capitale.

La suite de nos histoires nigérianes vendredi 25 novembre

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