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Afrique du Sud

Afrique du Sud: crime, genre et race font polémique au musée

Une artiste du Cap plaide pour le retrait de la photo de Zwelethu Mthethwa à la SANG, dans la salle de l'exposition «Our Lady».
Une artiste du Cap plaide pour le retrait de la photo de Zwelethu Mthethwa à la SANG, dans la salle de l'exposition «Our Lady». Sabine Cessou/RFI

Le photographe sud-africain de renom Zwelethu Mthethwa a été le seul artiste noir et masculin à figurer dans l’exposition « Our Lady », montée du 11 novembre 2016 au 30 juin 2017 en hommage à la femme par un prestigieux musée public du Cap, la South African National Gallery (SANG). Seul problème : accusé du meurtre d’une prostituée en 2013, il est en procès. Minoritaires et mécontentes de l’être, les six femmes participant à cette exposition ont exigé le retrait de leurs œuvres, après les protestations de plusieurs associations de prostituées.

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Une centaine de personnes a assisté le 15 décembre à une discussion publique à la SANG, auguste bâtisse blanche sise dans les jardins somptueux du centre-ville du Cap. Le sujet du jour : le retrait exigé par des associations de femmes de l’exposition « Our Lady » (« Notre dame ») d’une photographie signée par l’illustre photographe Zwelethu Mthethwa. Cette œuvre, qui représente une femme noire « anonyme », en robe bleue sur une caisse en bois, est considérée comme une offense par certaines, dans la mesure où son auteur se trouve en procès. Zwelethu Mthethwa est en effet accusé d’avoir battu à mort en avril 2013 Nokhupila Kumalo, une prostituée du Cap âgée de 23 ans.

« Our Lady is Nokhupila Kumalo », pouvait-on lire en grosses lettres orange fluo, sur les pancartes brandies par les associations présentes dans la salle. « L’artiste inculpé pour meurtre doit répondre face à des preuves lourdes, puisque pour une fois, des caméras de surveillance ont tout filmé », a rappelé Constance Mathe, de la coordination Asijiki pour la dépénalisation de la prostitution – un crime en Afrique du Sud.

Porsche, alcool et amnésie

« Combien de cas pareils finissent sans qu’on ne sache rien ni qu’on puisse faire justice ?, poursuit Constance Mathe. Là, on sait. Nous ne sommes pas contentes de voir les images de Zwelethu Mthethwa sur les murs de la SANG, alors que la justice traîne depuis trois ans. L’accusé conduit sa Porsche dans les rues du Cap, mais Nokhupila Kumalo n’est plus là. »

Pour mémoire, l’avocat de Zwelethu Mthethwa a fait appel à un psychiatre, au bout de trois ans de procès, pour plaider des épisodes d’amnésie réguliers. Le photographe, renommé depuis la fin de l’apartheid pour ses portraits de compatriotes noirs dans leurs domiciles, a reconnu être sous l’emprise de l’alcool au moment des faits, tout en affirmant ne pas s’en souvenir.

Candice Allison, l’une des trois commissaires – toutes blanches – du New Church Museum, premier musée d’art contemporain sud-africain, mandaté par la SANG pour monter cette exposition, s’est défendue d’avoir voulu faire sensation en incluant ce photographe. « Les protestations faites ici ne sont pas correctes : cette exposition ne traite pas de la violence ou des abus, mais vise à faire la promotion de femmes puissantes, à célébrer l’essor des capacités féminines. »

« Nous ne sommes pas des poules »

Dudu, coordinatrice nationale de l’association Sex Workers Education and Advocacy Taskforce (Sweat), s’est montrée elle aussi ferme et éloquente : « Méritons-nous cela ?, a-t-elle tonné. Réalisez-vous que la famille de Nophukila Kumalo dort sans nourriture et que mes collègues sont tuées ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Nous ne sommes pas des poules, nous sommes des êtres humains ! »

Les commissaires de « Our Lady », dans leurs petits souliers durant la discussion publique, ont été sévèrement taclées par Candice Breitz, vidéaste et photographe sud-africaine, blanche elle aussi, installée à Berlin. Elle a été mandatée pour rédiger et lire une lettre ouverte signée par les six femmes ayant participé à l’exposition, à l’étranger en cette période de l’année.

« Sur les 27 artistes retenus pour l’exposition figurent 20 hommes blancs dont beaucoup sont déjà morts et seulement sept femmes, dont six vivantes », ont-elles rappelé. Parmi elles, trois Blanches (Penny Siopis, Deborah Poynton et Bridget Baker), deux Noires (Njideka Akunyili Crosby et Khanyisile Mbongwa) ainsi qu’une métisse, Tracey Rose.

« A lui seul, ce choix est hautement contestable ! Vous proposez une perspective historique sous le prisme du patriarcat, au lieu d’offrir une sélection plus large de récits alternatifs reflétant le genre en tant que pratique vécue par les femmes. Pour parler d’un contexte qui est celui de l’Afrique du Sud contemporaine, vous choisissez un seul homme noir, celui qui est justement en procès pour le meurtre d’une femme. Quel message voulez-vous faire passer ? »

Au passage, l’œuvre de Zwelethu Mthethwa figurant une femme noire « anonyme » en a, elle aussi, pris pour son grade. « Elle reproduit cette tendance dans notre culture, cette propension à ne voir les plus précaires dans notre société – la travailleuse du sexe Nokuphila Kumalo incluse – que comme des non-entités sans visage, sans nom et jetables, qui ne valent aucune considération et pas la moindre dignité individuelle ». Du coup, le choix des commissaires de l’exposition peut être « lu comme une participation tacite à l’effacement des voix des femmes noires dans l’écriture du récit national ».

Et si la victime avait été une femme blanche ?

Pour enfoncer le clou, les femmes artistes ont estimé que « si la victime dans le procès en cours avait été une femme blanche de la classe moyenne et non une prostituée noire, les commissaires de l’exposition n’auraient pas pris la même décision. » Et de rappeler que le sportif Oscar Pistorius n’a pas été autorisé à courir sous la bannière sud-africaine pendant son procès pour meurtre. Conclusion sans appel : « Nokuphila Kumalo mérite la même dignité posthume que Mlle Reeva Steenkamp (la défunte compagne de Pistorius, ndlr) ». Et d’exiger le retrait immédiat de leurs œuvres, qu’elles ont remplacées par une reproduction de leur lettre ouverte.

Ernestine White, directrice par intérim et seule responsable noire de la SANG présente pour la discussion, a reconnu que la participation de Zwelethu Mthethwa avait fait l’objet d’un débat « houleux » en interne, dans une « institution qui se fait une fierté de porter des voix divergentes ». A la suite de cette polémique, toutes les œuvres soumises par le New Church Museum, celle de Zwelethu Mthethwa comprise, ont été retirées de l’exposition – qui ne contient plus que des pièces appartenant au fonds permanent de la SANG.

Cette discussion publique s’est déroulée sans heurts, entre des murs hérissés d’œuvres auxquelles personne n’a touché. Elle illustre tout le dynamisme de l’Afrique du Sud d’aujourd’hui. Cette démocratie, la plus jeune d’Afrique, permet non seulement de se parler mais aussi de tout se dire en face – qu’il s’agisse de criminalité ou des anciens schémas, toujours présents, de la suprématie blanche et de la domination masculine. En soi, un signe de bonne santé.

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