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Culture

[Portrait] Hélène Jayet, photographe de la beauté noire

Autoportrait de la photographe française Hélène Jayet.
Autoportrait de la photographe française Hélène Jayet. Helène Jayet/Signatures

Cette photographe née sous X en 1977 en France, basée à Montpellier et membre de l’agence Signatures, travaille sur les thèmes qui la taraudent : l’identité, la quête de soi et la place du Noir dans la société française. Métisse, élevée au pays basque par ses parents adoptifs, elle travaille au long cours sur plusieurs séries. Dans « Colored Only », elle met en valeur la beauté noire, dans les salons de coiffure de Château d’eau, dans le Xe arrondissement de Paris.

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« Mali, la terre où je ne suis pas née… Mali, la terre d’où je viens à moitié… Pendant des heures, la frontière n’est qu’un point. Juste un point. » Hélène Jayet ne fait pas que de la photographie. Elle écrit aussi, et a rapporté des sons de son premier voyage au Mali, la terre natale de son père biologique. Un inconnu dont elle a vu la mention de l’origine, « père malien », en ayant accès à son dossier d’enfant adoptée.

« Mes parents, qui font beaucoup de voyages à pied, m’ont emmenée avec eux au Mali en 2005. J’avais 26 ans, et je n’avais pas tellement envie de partir en voyage avec eux. Mais faire tout Bandiagara à pied a été une expérience magique ». Voir Douentza, Tombouctou, Mopti et Djenné lui a fait « beaucoup de bien », raconte-t-elle. « Je me suis sentie comme chez moi, très étrangement. L’odeur et la couleur de la terre m’ont frappée par leur beauté, de même que la facilité de parler aux gens, à qui je ressemble physiquement ».

Elevée au Pays basque avec deux sœurs coréennes et deux frères, l’un gitan et l’autre blanc d’origine antillaise, Hélène Jayet s’est construit sa double culture sur le tard. Après la découverte du Mali, qui la mène à faire des photos panoramiques qui se chevauchent les unes les autres. Elle se fait connaître avec ce projet très personnel, qu’elle ne pensait pas montrer au départ.

Adoptés et «Colored Only»

Ensuite, elle mène de front, à partir de 2009, deux séries de portraits au long cours. La première est intitulée « Adoptés, l’origine de l’histoire ». Elle immortalise des personnes adoptées, et accompagne les images d’un récit, d’une histoire, dans ce qui pourrait aujourd’hui faire l’objet d’un livre. « Ce projet m’a remuée, un bon shaker », souligne-t-elle.

Son autre grande série, « Colored Only », démarre comme une « récréation ». Un travail plus léger qui la mène dans les salons de coiffures pour cheveux crépus de Château d’eau, à Paris. « Paradoxalement, explique-t-elle, j’ai trouvé plus difficile de m’immiscer à Château d’eau pour convaincre les gens de faire des images, alors que la série des adoptés s’est faite toute seule, avec des gens prêts à raconter leur histoire ».

Des reproches

Ses portraits en format carré montrent des modèles fiers, le menton haut et le chignon sophistiqué, qui font résonner le slogan « Black is beautiful » dans la France d’aujourd’hui. Ces images frappantes ont été utilisées dans l’un des épisodes de la web-série Noire Amérique réalisée par Caroline Blache et Florent de la Tullaye.

Pour le reste, elles n’ont pas été beaucoup montrées, en dehors de trois expositions collectives à Bozar (Bruxelles), la Fondation Blachère et une galerie d’Amsterdam, entre 2014 et 2015. A Amsterdam, elle réalise des portraits sur place, qui sont aussitôt montrés aux personnes concernées, ravies.

En France, les réactions à son travail s’avèrent plus souvent négatives. Sur les trottoirs de Château d’eau, on lui fait savoir qu’elle n’est « pas assez noire » pour qu’on lui fasse confiance au point de poser pour elle. Chez ses confrères photographes noirs, elle se voit reprocher le titre discriminatoire de sa série, « Colored Only ». Des commissaires d’exposition lui conseillent même d’en changer…

La question noire en France

« Je me suis questionnée sur la façon dont on parle de la question noire en France. Quand on est adoptée et d’occasion comme moi, avec des frères et sœurs qui ont tous une couleur de peau différente, la question se pose, évidemment. Depuis l’école jusqu’à présent à Montpellier, je me suis toujours faite insulter… Tout se passe comme s’il fallait s’intégrer, mais l’étape de la ségrégation est zappée, niée. Dans la réalité, on est jugés au faciès d’abord, avant les papiers. C’est très violent. »

Sa démarche consiste à renvoyer des lambeaux de cette violence lorsqu’elle photographie. « Quand j’installe mon studio au Comptoir Général, un lieu culturel à Paris, je signifie aux gens que je ne photographie que des personnes de couleur, car je travaille sur le cheveu noir ». Elle installe donc son petit panneau « Colored Only », assume cette provocation et passe autant de temps à parler avec la partie du public qui se sent ostracisée, et qu’elle sensibilise volontiers, qu’à faire des images.

Le cheveu crépu, thématique en vue

Pourquoi se polariser sur les cheveux, un thème abordé par d’autres, comme Rokhaya Diallo dans son livre Afro !(Editions Les Arènes, Paris, 2015) ou Amandine Gay dans son récent documentaire Ouvrir la voix ? Sa réponse : « Mes parents blancs ne savaient pas quoi faire de ma tignasse, et j’ai eu les cheveux courts tout le temps, alors que je rêvais d’une belle afro comme Angela. J’ai porté le crâne rasé pendant 15 ans. Les cheveux sont un marqueur fort d’identité. Il ne faut pas sous-estimer l’aliénation capillaire qui consiste à se faire lisser les cheveux pour les femmes noires. J’avais la curiosité et la fascination de comprendre comment on gère nos cheveux, une porte d’entrée pour aborder la question noire en France ».

Sa série comprend aujourd’hui 120 portraits, dont certains regardent l’objectif « avec aplomb », note la photographe. « Je voulais obliger les gens à nous regarder, parce qu’on est là, on existe, et en plus, on a des coupes de malades ! Que les personnes dont je fais le portrait se trouvent beaux a une dimension thérapeutique. Si nous ne nous voyons pas nous-mêmes, nous ne prendrons jamais notre place… »

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