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Cinéma

[Portrait] Cinéma: Soufiane Adel réinvente la nouvelle vague

Soufiane Adel, cinéaste franco-algérien.
Soufiane Adel, cinéaste franco-algérien. Archives personnelles de Soufiane Adel

Le jeune cinéaste franco-algérien Soufiane Adel parle à la première personne et se refuse à représenter « l’autre » ou une quelconque identité. Auteur, il assume sa subjectivité et tend à l’universel, dans une réflexion qui fait une large place à sa famille, à son histoire, mais aussi à la poésie et, en filigrane, la politique. Portrait.

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Filiforme et souriant, une boucle à chaque oreille, Soufiane Adel, 36 ans, a passé son enfance en Algérie, en Kabylie, puis à partir de 8 ans en banlieue parisienne, à Champigny-sur-Marne. C’est là que son père, mécanicien poids lourds, a lui-même grandi avant de se marier en Algérie et d’y tenter un « retour » de quelques années. Le jeune Soufiane a d’abord regardé avec lui des films américains, avec en tête les réalisateurs Francis Ford Coppola et Martin Scorcese, avant de découvrir le cinéma d’auteur en marge de ses études de design industriel à l’Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI) de Paris.

« J’ai voulu rejouer une scène que nous avions vécue lorsque nous allions chercher notre père au café, en le poursuivant dans la rue pour qu’il rentre à la maison, raconte le cinéaste. Mon premier film, Nuits closes, a raconté en 2004 l’histoire de deux enfants, moi et mon petit frère, qui font le tour des bars de Champigny-sur-Marne à la recherche de leur père. »

Chacun de ses courts métrages oscille entre fiction et réalité, avec une forte teneur autobiographique, et se veut une œuvre à part sur le plan formel, qui lui permet d’explorer des façons différentes de filmer – à l’aide d’un drone ou d’une caméra de console de jeux.

Des moustachus en petites robes

Deux de ses films sont des poèmes filmés. Dans l’un, Les Bonnes (2015), il s’amuse du cliché exotique sur l’autre, en affublant des hommes arabes, barbus et moustachus, de tenues féminines, robes roses ou orange, et en les faisant poser dans des décors kitsch, comme dans les cartes postales coloniales et colorisées des femmes « mauresques » en petite tenue de la France d’un autre siècle.

On peut y voir, en filigrane, une réflexion sur la virilité, le machisme et la place de la femme. Entre les lignes seulement, car telle n’était pas son intention première. « Je me suis demandé ce que voulait dire de " paraître exotique pour l’autre ", explique-t-il. Comment est-ce que mon père, comme un autre immigré, peut-être perçu ? Il y a quelque chose de l’ordre de la sexualité et de la sensualité à chercher. La question de la lutte des classes rejoint celle du féminisme, il s’agit du même type de combat. Je voulais rendre un regard érotique sur les hommes. »

Il ne pense pas avoir bousculé des tabous avec ces images d’hommes en robe, mais au contraire exprimé une affirmation de la virilité, « l’idée de ne pas avoir de gêne avec qui on est ». Esprit libre, Adel Soufiane parle de lui à la première personne, sans endosser le fardeau des projections sociales sur son « identité ». Dans un autre poème filmé, Je suis Martin Eden (2016), il s’interroge sur sa propre ambition d’auteur, avec en fond une danse au ralenti avec un groupe de jeunes sur un terrain de sport morose en banlieue :

« Imbécile ! Tu veux écrire, t’essayes d’écrire ? Qu’est-ce que t’as dans le ventre ? Quelques notions enfantines, quelques sentiments encore imprécis, beaucoup de beauté mal digérée, une énorme ignorance, un cœur plein d’amour à en éclater, une ambition aussi grande que ton amour, que ton ignorance. Tu veux écrire ? Tu commences aujourd’hui seulement à acquérir en toi ce qu’il faut pour ça. [] Courage, mon vieux, il y a de l’espoir. […] Un beau jour, avec de la chance, tu sauras à peu près tout ce qu’on peut savoir. Ce jour-là, tu écriras. »

« Ni blédard, ni banlieusard, je suis autre »

Dans Vincent V. (2015), un court métrage aux accents de Jean-Luc Godard qu’il a réalisé avec son ami de grande école, Pierre Alex, il a tourné pendant dix ans. Ils ont commencé en 2005, avant les émeutes qui ont secoué les banlieues, et terminé en 2015, tournant un plan-séquence par an. Adel Soufiane a donc posé sa caméra dans le réel, pour figurer lui-même en tant qu’acteur dans ce cadre. En 2005, il harangue la foule sur un grand boulevard de Paris, criant le malaise d’une jeunesse française, et pas seulement immigrée ou de la seconde génération, comme le suggère le titre « Vincent V. », un nom français lambda, face à des perspectives d’avenir bouchées et marquées par l’exclusion.

Une autre scène le montre statique, de dos, assistant muet, comme sidéré, à la fête des jeunes de l’UMP place de la Concorde le soir de la victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle. Une autre scène, en 2009, le montre aux manettes d’un jeu vidéo ultra-violent, « Grand Theft Auto » (GTA), et résonne comme une déclaration de guerre des exclus à la société – avec un rapport non commenté avec le terrorisme islamique, qui a troublé certains spectateurs ayant vu le film après les attentats contre Charlie Hebdo. Vincent V., sans surprise, n’a guère convaincu l’establishment du cinéma français, alors qu’il est très bien accueilli par le public, partout où il est montré, y compris à Alger.

Son prochain film : une adaptation de Martin Eden, un roman de Jack London qui l’a marqué, et un documentaire sur les 16 enfants de son grand-père paternel, un ancien combattant en Indochine. Ce sera la suite d’un documentaire, Go Forth, qu’il a déjà fait sur sa grand-mère. Son propos vise à sortir de l’anecdote pour aller vers l’universel, en montrant que ses parents sont d’abord et avant tout « des gens », au-delà de tous les stéréotypes. « On me voit comme un blédard, comme un Maghrébin, un banlieusard mais je suis autre, dit-il. Mon seul complexe, c’est celui du prolétaire. C’est important pour moi de faire tourner mon père et ma mère dans mes films, parce que je ne les vois pas dans le cinéma ordinaire, ces gens ordinaires ». Avec des petits budgets et beaucoup d’auto-production, il parvient à faire de vraies pépites, que la philosophe Seloua Luste Boulbina présentera le 6 mars à 19 heures à la Colonie, à Paris.

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